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| L’école hors contrat Saint-joseph-des-lys, au coeur de Versailles, accueille des classes de primaire ainsi qu’un collège (secondaire inférieur). |
Le directeur du groupe scolaire catholique hors contrat [non subventionné donc] Saint-Dominique du Pecq (Yvelines) se souvient bien de ce jour, il y a quelques mois, où les parents de Léonie* ont toqué à sa porte. « En rentrant de l’école, notre fille de 7 ans nous a parlé de vulve et de pénis. Il est hors de question qu’elle retourne dans cet établissement. » Voilà, en substance, quelle fut la déposition de ces parents en colère. En cause : le programme d’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle. Depuis le 6 février 2025, ce dernier est obligatoire de la maternelle au lycée, aussi bien dans l’enseignement public que dans les établissements privés sous contrat. Dans le hors-contrat, l’obligation commence pour le collège.
Les parents qui se tournent vers le hors-contrat cherchent un projet éducatif différent. Écoles confessionnelles, Freinet, Montessori, Écoles de la forêt… l’éventail du choix est large. Et la demande importante : selon le sondage Ifop publié le 5 mai, 64 % des Français estiment que cette diversification contribuerait à faire reculer l’échec scolaire. L’année dernière, quand 5 000 classes du public fermaient, 400 ont ouvert leurs portes dans le hors-contrat.
Au-delà du projet éducatif, les parents qui choisissent ces établissements mentionnent aussi le rejet de la méthode globale pour l’apprentissage de la lecture, le besoin d’une «alliance» renforcée avec les professeurs, l’intérêt pour les programmes bilingues ou encore les petits effectifs… Mais, désormais, les contours des trois séances annuelles d’éducation affective et sexuelle du sous-contrat constitueraient aussi un argument en leur faveur.
« Les programmes EVAR [éducation à la vie affective et relationnelle, pour le premier degré] et EVARS [éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle, pour le second degré] sont désormais l’un des premiers facteurs qui poussent les parents à inscrire leurs enfants dans nos structures, au même titre que l’effondrement du niveau », soutient le responsable du développement de la Fondation pour l’école Augustin Yvan, qui promeut et soutient les écoles indépendantes.
Au sein de l’académie de Versailles (Yvelines, Hauts-de-seine, Essonne, Val-d’Oise), c’est en tout cas l’un des facteurs avancés par de nombreux parents qui choisissent cette trajectoire. Selon Augustin Yvan, cette académie concentre la part la plus importante d’écoles indépendantes catholiques : sur environ 200 écoles hors contrat recensées par le rectorat de Versailles, près de 80 seraient de sensibilité catholique. À l’en croire ainsi que d’autres interlocuteurs, l’application du programme EVARS se heurte ici à « une vision chrétienne de la personne humaine» ainsi qu’à des débats autour des missions incombant à l’école.
«Tous les directeurs d’établissement hors contrat constatent une forte pression sur les dossiers, confirme François-Xavier Clément, ancien directeur du lycée Saint-Jean-de-Passy (sous contrat), désormais à la tête de Saint-Dominique du Pecq. Les effectifs de l’année prochaine sont déjà remplis.» «L’appétit pour le hors-contrat s’amplifie, acquiesce la directrice de l’école primaire de Saint-Charles-de-Foucauld, Cécile Hénin, et nous n’avons pas encore touché le sommet de la courbe », croit-elle savoir. Selon François-Xavier Clément, plusieurs parents ont demandé à être inscrits « de manière préventive »
pour la rentrée 2025 et 2026, craignant que « leurs enfants âgés de 6, 7 ou 9 ans soient pollués par des mots et des réalités qui devraient être étrangères à des enfants de cet âge ».
Élise* ne rejette pas le principe d’une éducation sexuelle. En revanche, elle s’offusque des mots employés, de la façon dont certaines thématiques sont abordées, s’interroge sur les modalités et les limites de ces cours, et considère que les sujets ne conviennent pas toujours à la maturité des enfants. « EVARS ne prend pas en compte la réalité de chaque enfant, qui peut varier d’une famille à l’autre», dit-elle. Autrement dit, le programme oublierait que certains élèves sont plus préservés que d’autres. « Pour un enfant vivant éloigné de ces réalités, en parler revient à faire effraction dans son psychisme », estime François-Xavier Clément. La présidente de l’école hors contrat Saint-joseph-des-lys, Marine de Rosnay, acquiesce : « Au-delà des cas extrêmes, on observe des enfants avisés très tôt, quand d’autres restent plus longtemps fleur bleue, et cela, alors même qu’ils sont dans la même classe. » Et Élise de poursuivre : « La vraie question est : jusqu’où va-t-on dans le message qu’on veut apporter à nos enfants ? Le programme pourrait se limiter à expliquer que la nudité des enfants ne doit pas interagir avec celle des adultes », suggère cette mère qui a préféré scolariser ses enfants âgés de 4, 6 et 7 ans dans le hors-contrat.
L’apprentissage de l’intimité fait bien partie du programme. Mais l’EVARS a également pour objectif de « promouvoir des relations respectueuses et participer au développement de compétences psychosociales ». Dans une plaquette dédiée, le programme est présenté comme reposant sur trois axes : «se connaître, vivre et grandir avec son corps ; rencontrer les autres et construire avec eux des relations, s’y épanouir ; trouver sa place dans la société, y être libre et responsable ». La Rue de Grenelle assure que «les contenus et les modalités des séances sont progressifs et adaptés à l’âge et à la maturité des élèves » .Et précise : les enfants scolarisés en maternelle et en primaire étudient le corps, les émotions, l’intimité, le consentement, mais aussi apprennent à « promouvoir des relations égalitaires», à comprendre « la fonction et le sens des liens familiaux » et à identifier « les stéréotypes pour lutter contre les discriminations ». Au collège et au lycée, sont abordés les sujets liés aux violences sexuelles, à la santé sexuelle, les relations de manière générale, la question du genre, et enfin la notion de respect et d’intimité à l’heure des réseaux sociaux.
Les parents interrogés par Le Figaro expriment aussi le sentiment d’être dépossédés de leur rôle. À la rentrée 2025, Cécile*, mère de trois enfants, a inscrit son petit dernier en cinquième dans le hors-contrat. Son choix a entre autres été motivé par sa volonté de garder la main sur l’éducation sexuelle de ses enfants : Cécile n’avait pas envie que son fils soit « au courant de tout, tout de suite » et souhaitait « le préserver encore un peu ». «Je veux pouvoir aborder ce sujet librement avec mes enfants, et je veux que le corps et les relations leur soient présentés comme quelque chose de beau. Ce n’est pas à l’école de me dicter comment je dois éduquer mes enfants en ce qui concerne la sexualité », affirme-t-elle. Lorsqu’elle avait estimé cela nécessaire, elle s’était rendue avec ses deux aînées dans une association afin de participer à des ateliers abordant le sujet. Son mari compte faire de même avec leur fils.
« Le rôle de l’école, c’est l’instruction, et non l’éducation sexuelle », approuve Alexandra, qui a (aussi) choisi le hors-contrat pour «l’accent mis sur le beau, l’étude des grands textes et de l’histoire de France ». André*, dont deux des cinq enfants sont scolarisés dans le hors-contrat, est du même avis :
« Il doit y avoir un tandem famille-école. Le problème avec EVARS, c’est que les parents ne sont pas du tout mis dans la boucle. On se sent mis de côté. On ne nous informe pas de la manière dont le cours va se dérouler », explique-t-il, insistant sur le fait qu’il « faut lutter contre les violences sexuelles », mais que l’état devrait « traiter ce sujet avec plus de délicatesse et main dans la main avec les parents ».
« Nous estimons que nous sommes responsables de l’éducation affective et sexuelle de nos enfants, confirme la présidente de la Fédération des parents d’élèves des écoles indépendantes (FPEEI), Mariedes-neiges Guillotel, les parents sont les premiers éducateurs. Nous n’envoyons pas nos enfants à l’école pour autre chose que l’instruction. » Mikaël Tane, secrétaire général de la Fédération des conseils de parents d’élèves (FCPE) des Yvelines, première fédération nationale des parents de l’école publique, aussi parfois présente dans certains établissements privés sous contrat, préfère nuancer : «Si les parents sont bien les premiers éducateurs de l’enfant, le rôle de l’éducation nationale va plus loin que l’instruction », rétorque-t-il.
Pour lui, il faut aborder l’EVARS en gardant en tête les différents apports de la CIIVISE : « Les travaux de la CIIVISE ont montré le besoin criant d’aider l’enfant à repérer ce qui est correct et ce qui ne l’est pas. » Dans le rapport de la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants, on peut lire que l’enfant victime est « habité par la peur, la honte, la culpabilité et est dans l’incompréhension de ce qu’il vit ». D’où l’importance qu’un tiers puisse aider l’enfant à mettre des mots sur ce qu’il vit. « La Ciivise le dit : dans une classe, en moyenne, trois enfants sont concernés par l’inceste. D’où l’importance de l’evars », ajoute Mikaël Tane. Sans compter que toutes les trois minutes, en France, un enfant est victime de violences sexuelles.
Les écoles catholiques hors contrat sont toutefois conscientes de la nécessité de saisir ces problématiques à bras-le-corps. À Saint-Joseph-des-Lys, cela est pris très au sérieux. «L’EVARS permet aux parents, aux chefs d’établissement et aux enfants de prendre conscience qu’il faut être attentifs », souligne Marine de Rosnay. «Les écoles hors contrat catholiques ne sont pas hors sol. Ce sont des sujets importants qu’il faut aborder avec les enfants. Mais on aimerait le faire à notre manière et en équipe avec les parents », abonde Cécile Hénin, de Saint-Charles-de-Foucauld.
Comment conjuguer éducation sexuelle et valeurs chrétiennes ? Aucun des établissements catholiques sous contrat [subventionnés] que nous avons contactés n’a donné suite à nos sollicitations. L’un d’eux a justifié son refus par un climat «anxiogène» qui régnerait depuis les affaires Bétharram et Saint-Stanislas à Nantes : les inspections [gouvernementales] dans les établissements catholiques seraient aujourd’hui de plus en plus fréquentes et les inspecteurs, de plus en plus pointilleux. « Les cas de Saint-Stanislas et de Bétharram ont suscité l’effroi et la sidération chez les chefs d’établissement », assure François-Xavier Clément, l’ancien directeur du lycée Saint-Jean-de-Passy. « Il y a un climat de peur : la bonne application de l’EVARS fait écho à ces scandales. C’est pourquoi les établissements catholiques privés [subventionnés] se sentent obligés de fléchir leur ligne vis-à-vis d’EVARS », nous souffle une source qui souhaite rester anonyme.
Résultat : le privé [subventionné] marche sur des œufs. Les chefs d’établissement craignent la rupture du contrat. Et les professeurs censés dispenser ces cours sont «frileux ». « Comment aborder ces sujets sans choquer les élèves, sans commettre d’impair ? Ils veulent bien faire, mais c’est très délicat », explique Xavier Le Saint, ex-directeur des études de Saint-Jean-de-Passy, qui s’occupe désormais de former les professeurs des établissements sous contrat et hors contrat à l’application du programme EVARS, au sein d’Alte Academia. L’objectif : enseigner la vie affective, relationnelle et sexuelle « avec délicatesse et pudeur ».
L’offre est à la carte : « Certains chefs d’établissement veulent appliquer la réglementation EVARS à la lettre, tandis que d’autres souhaitent donner un sens philosophique à ce cours, dans une démarche anthropologique », rapporte Xavier Le Saint. Ainsi, lorsque la notion de respect est abordée pour les établissements sous contrat, le cours évoque « la juste distance, le consentement ». Alors que, pour les écoles hors contrat, Xavier Le Saint traduit la notion de respect par « l’apprentissage de la vertu et de charité au quotidien ».
Toujours est-il que, malgré la publication en août par l’enseignement catholique d’un texte de dix pages sur l’« éducation affective, relationnelle et sexuelle » (EARS) pour proposer des « éléments de discernement », les différents acteurs gravitant autour de l’EVARS ont encore du mal à se positionner. « En ce moment, dans le milieu associatif et scolaire, il y a beaucoup de mouvements et de réadaptations autour de l’EVARS», explique la responsable de l’association Parlez-moi d’amour Delphine Chevreau. Son propre collectif, qui formait, avant l’apparition d’EVARS, des animateurs pour intervenir sur la sexualité dans les écoles privées, « cherche encore sa place ». Autant d’incertitudes face auxquelles de nombreux parents préfèrent se réfugier, surtout pour la maternelle et le primaire, dans le hors-contrat : « Le hors-contrat est le nouveau privé », croient-ils savoir. [À savoir le privé sous contrat est trop tenu par le gouvernement]
* Le prénom a été modifié.







