mercredi 14 janvier 2026

Diffusion et effets de l’idéologie de la « justice sociale critique » dans les écoles américaines

Publié en février 2023 par le Manhattan Institute, un laboratoire d'idées américain d’orientation conservatrice, le rapport intitulé School Choice Is Not Enough: The Impact of Critical Social Justice Ideology in American Education a été rédigé par Zach Goldberg, analyste politique, et Eric Kaufmann, chercheur associé.

Cette étude analyse la diffusion et les effets de ce que les auteurs désignent comme l’idéologie de la « justice sociale critique » (Critical Social Justice, CSJ) dans l’enseignement primaire et secondaire aux États-Unis.


La CSJ regroupe un ensemble de concepts issus principalement de la théorie critique de la race (Critical Race Theory, CRT) et de certaines approches radicales de l’idéologie du genre : privilège blanc, racisme systémique, patriarcat, ou encore l’idée selon laquelle l’identité de genre serait indépendante du sexe biologique.

Le rapport conteste l’affirmation selon laquelle ces notions seraient marginales ou cantonnées à quelques établissements militants. Il soutient au contraire qu’elles sont largement diffusées dans le système éducatif américain, y compris dans les écoles privées et religieuses, et qu’elles exercent une influence durable sur les attitudes politiques, raciales et civiques des élèves.

Méthodologie

L’étude repose sur une enquête menée auprès d’un échantillon national représentatif de 1 505 jeunes Américains âgés de 18 à 20 ans. Les participants ont été interrogés sur :

  • leur exposition à huit concepts centraux de la CSJ ;
  • la manière dont ces idées leur ont été présentées (comme des vérités établies ou comme des points de vue parmi d’autres) ;
  • leurs opinions politiques, leurs attitudes à l’égard des relations raciales et leur vécu scolaire.

Les données ont été croisées avec des variables démographiques (origine ethnique, sexe, région, type d’établissement fréquenté) et contextuelles (orientation politique du comté, niveau de revenu familial).
Les auteurs soulignent que l’école constitue la deuxième source d’exposition initiale à ces idées (23 %), derrière les réseaux sociaux (40 %), ce qui relativise sans l’annuler la responsabilité du cadre scolaire.

Ampleur de l’exposition aux concepts de justice sociale critique

Les résultats font apparaître une diffusion très large de ces notions.

Ainsi, 93 % des répondants déclarent avoir été exposés à au moins l’un des huit concepts par un enseignant ou un adulte dans le cadre scolaire. La proportion atteint 90 % pour les concepts liés à la théorie critique de la race et 74 % pour ceux associés à l’idéologie de genre.

En moyenne, les jeunes interrogés ont été confrontés à plus de la moitié de ces concepts. Cette exposition concerne tous les types d’établissements :

  • 73 % dans les écoles paroissiales,
  • 82 % dans les écoles privées non confessionnelles,
  • 83 % parmi les élèves instruits à domicile.

Les écoles publiques se distinguent par une présence plus marquée des thématiques liées au genre. Des variations démographiques apparaissent également : les élèves noirs et hispaniques sont davantage exposés aux concepts issus de la CRT, tandis que les zones urbaines et les comtés à majorité démocrate présentent des taux plus élevés concernant les questions de genre.

Point particulièrement préoccupant pour les auteurs : dans près de 70 % des cas, ces idées sont perçues comme ayant été présentées sans contre-discours, non comme des hypothèses discutables, mais comme des vérités allant de soi.

Effets sur les opinions politiques et idéologiques

L’un des constats centraux du rapport est l’existence d’une corrélation forte entre l’exposition à la CSJ et un déplacement des opinions politiques vers la gauche.

Chez les jeunes n’ayant été exposés à aucun de ces enseignements, l’identification partisane reste relativement équilibrée (27 % se déclarent républicains, contre 20 % démocrates). À l’inverse, chez ceux ayant connu une exposition maximale, l’écart devient très marqué : 53 % se déclarent démocrates, contre seulement 7 % républicains.

L’auto-identification comme « libéral » progresse également de manière significative, passant de 28 % en l’absence d’exposition à plus de 50 % chez les individus fortement exposés.

Le soutien à des politiques explicitement différenciées selon l’origine ethnique, telles que l’embauche préférentielle en faveur des Noirs, augmente de 17 % à 44 % avec l’intensité de l’exposition.

Ces effets persistent après prise en compte de l’environnement familial et géographique, ce qui suggère que l’école joue un rôle propre dans la formation des convictions, parfois en tension avec les valeurs transmises par la famille.

Attitudes raciales, culpabilité collective et rapport à la nation

Le rapport met également en lumière un renforcement des croyances selon lesquelles les Blancs porteraient une responsabilité spécifique dans la persistance des inégalités raciales. Parmi les élèves exposés à cinq concepts relevant de la CRT, 75 % adhèrent à cette idée.

Chez les répondants blancs, le sentiment de culpabilité lié à l’appartenance raciale progresse sensiblement, passant de 39 % à 58 % en cas de forte exposition. Les auteurs observent parallèlement une augmentation du sentiment de honte à l’égard de l’histoire et de l’identité nationales.

Sans nier la nécessité d’un regard lucide sur le passé, le rapport s’inquiète d’une pédagogie qui tendrait à substituer l’examen critique à une mise en accusation morale durable, au risque de fragiliser le lien civique.

Climat scolaire et liberté d’expression

Un autre résultat préoccupant concerne le climat de discussion dans les établissements. Les élèves exposés aux concepts de la CSJ déclarent se sentir nettement moins libres d’exprimer un désaccord.
La crainte d’être sanctionné, humilié ou mis à l’écart augmente fortement, passant de 38 % à près de 70 %, et jusqu’à 74 % chez les élèves se déclarant républicains.

L’exposition aux concepts de la CRT réduit également la disposition à critiquer un camarade noir, même de manière constructive. La proportion d’élèves se disant mal à l’aise dans une telle situation passe de 32 % à 50 %. Les auteurs soulignent le risque paradoxal que cette retenue excessive fasse obstacle à l’exigence académique et à l’égalité réelle des attentes.

Conclusions et implications

Les auteurs concluent que la promotion du libre choix de l’école — qu’il s’agisse de l’enseignement privé, des écoles à charte ou de l’instruction à domicile — ne suffit pas à elle seule à protéger les élèves de l’influence de cette idéologie, dès lors qu’elle imprègne l’ensemble du paysage éducatif et culturel.

Ils plaident en conséquence pour une intervention des pouvoirs publics visant à :

  • interdire la présentation de ces doctrines comme des vérités indiscutables ;
  • renforcer la transparence des programmes et des supports pédagogiques ;
  • garantir un véritable pluralisme intellectuel, incluant les traditions libérales classiques ;
  • réaffirmer l’enseignement des principes du Premier Amendement ;
  • mettre en place des mécanismes de recours pour les élèves et les familles.

Faute de telles réformes, préviennent-ils, ces approches continueront de façonner durablement les préférences politiques et la vision du monde des générations futures, au détriment du pluralisme, de la liberté de pensée et de la cohésion nationale.

Fondé sur un ensemble de données empiriques substantiel, ce rapport contribue utilement au débat sur la neutralité idéologique de l’école américaine. Sans verser dans l’alarmisme, il met en évidence des tendances profondes qui interrogent le rôle de l’institution scolaire : former des citoyens capables de juger par eux-mêmes, ou orienter implicitement leurs convictions au nom d’une morale présentée comme indiscutable.


mardi 13 janvier 2026

France — Chute de la fécondité en 2025 pire que la pire prévision de l'INED en 2021

Les chiffres 2025 de la natalité viennent d'être publiés par l'INSEE, et ils sont catastrophiques.



On n'a dénombré que 645 000 naissances en France en 2025, c'est 150 000 bébés nés en moins par rapport à 2015.

C'est l'équivalent :
  • de la population d'une  ville comme Grenoble ou Angers
  • de 7000 classes d'école primaire ou de 300 collèges
  • des naissances de 85 maternités en 2015

L'année 2025 est un tournant : pour la première fois en temps de paix, on compte plus de personnes qui meurent que d'enfants qui naissent en France.

Le solde naturel, c'est-à-dire l'écart entre les naissances et les décès connaît une trajectoire vertigineuse.
Encore largement positif il y a une décennie, il est désormais négatif.

 025, c'est aussi l'année où pour la première fois, le taux de fécondité passe sous la barre des 1,6 enfants par femme en France. 

À 1,56 enfant par femme, c'est un plus bas historique.

Tout cela dépasse les scénarios les plus pessimistes développés jusqu'à présent. 

Il faut chercher dans les annexes des projections INED/INSEE de 2021 pour trouver une hypothèse de "fécondité très basse", qui tablait sur... 1,69 enfant par femme en 2025.

Pourquoi les Français ont moins d'enfants ? Quatre facteurs principaux sont fréquemment évoqués :

  • Parce qu'ils en veulent moins (les « valeurs » modernes...)
  • Parce que leurs modes de vie ne sont pas favorables (moins de couples, plus de séparations)
  • À cause de contraintes matérielles (difficulté de logement, mode de garde car femmes travaillent plus en dehors du foyer)
  • À cause d'une incapacité biologique (études plus longues, formation des couples conjugaux plus tardives)

Si les Français ont moins d'enfants, la première raison est tout simplement qu'ils en veulent moins.
En seulement 20 ans, le nombre d'enfants souhaités s'est effondré, et ce, quelle que soit la tranche d'âge (il est cependant toujours supérieur d'environ 30 % au nombre d'enfants nés dans la famille).

L'évolution des modes de vie est à bien des égards défavorable à la natalité.

La part des personnes vivant en couple a très fortement reculé. Pour les jeunes femmes de 25 ans, ce taux a même baissé de 30% en 30 ans.

Si, statistiquement, moins de personnes sont en couples à un moment donné, c'est en partie lié à la hausse des séparations conjugales.

Certaines séparations ont lieu avant qu'il y ait eu un enfant et d'autres ont lieu après la naissance d'un ou plusieurs enfants. On peut supposer que le doublement du taux de familles monoparentales parmi les foyers avec enfants freine la naissance d'autres enfants.

Au-delà des modes de vie différents, les ménages se heurtent à des contraintes matérielles et financières. Les prix du logement, en particulier en milieu urbain, ont explosé en 20 ans, augmentant 4 fois plus vite que le revenu des ménages.

Enfin, même quand les conditions sont satisfaisantes, le désir d'enfant se heurte parfois à une autre barrière, biologique cette fois. Les femmes ont leur premier enfant de plus en plus tard, à des âges où la fertilité est plus faible.


lundi 12 janvier 2026

« Aujourd’hui, on se méfie de la mémoire. Et de la beauté »

Emmanuel Godo, l’écrivain et professeur de lettres à Henri-IV a publié Avec les grands livres, une ode à la lecture des classiques. À l’heure où la littérature tend à s’effacer derrière les écrans, il alerte sur l’avènement d’un totalitarisme insidieux, dans lequel la contemplation est laissée en jachère. Entretien paru dans le Figaro.

LE FIGARO. — Pourquoi répète-t-on inlassablement qu’il faut lire ?

EMMANUEL GODO. — Nous vivons dans un monde de divertissement généralisé. Aujourd’hui, un individu a tout ce qu’il faut, et même plus qu’il n’en faut, pour prendre du plaisir : entre les séries, les réseaux sociaux ou le cinéma à grande échelle, il peut se divertir - dans une forme de passivité - jusqu’à plus soif. Il est donc intéressant de rappeler qu’il existe une autre manière d’envisager le temps libre, avec la lecture, qui requiert un dialogue constant. En ne lisant plus, nous laissons en jachère des instances, des puissances intérieures, qui ont pourtant besoin d’être activées : la pensée profonde, la contemplation et la vraie rêverie - pas celle que l’on nous impose mais celle qui vient se glisser entre les lignes d’un texte.

—N’est-ce pas justement difficile pour les jeunes de lire quand des dizaines d’activités plus « faciles » leur tendent les bras ?

— Dans cette perspective, il y a une responsabilité du monde professoral. Les personnes que les jeunes rencontrent, et qui peuvent être des éveilleurs, sont d’abord les enseignants. J’ai passé près de quarante ans avec des élèves et ils n’étaient pas toujours favorisés socio-culturellement. Quelles que soient les conditions, le professeur doit être la passerelle entre un monde exigeant, celui de Balzac, de Molière, de Maupassant et celui de ces jeunes consciences en devenir. Il faut leur faire entendre que, dans ces textes, il y a une parole non seulement vivante, mais plus vivante encore - car plus riche, plus nuancée, plus féconde - que celle qu’on leur offre habituellement. Là, vous les arrimez et vous éveillez leur désir enfoui. Évidemment, c’est un long chemin. D’autant que la lecture devient intéressante précisément quand elle devient difficile : lorsque l’on sent une résistance en nous-même, un achoppement. Souvent, on s’autocensure dans l’audace de lecture car on est soi-même claquemuré dans des préjugés, dans des certitudes qui ne sont pas des vérités expérimentées et abouties, mais des représentations hâtives. Cette responsabilité concerne aussi les parents s’ils sont eux-mêmes des prescripteurs ou des praticiens de la lecture. La maison n’est pas seulement un lieu de vacuité où chacun est laissé à son épanouissement anarchique; elle peut être un lieu d’étude et de vraies conversations.

dimanche 11 janvier 2026

États-Unis — mouvement en plein essor remplace pédagogie progressiste par une axée sur les vertus « classiques »

Un mouvement en pleine expansion vise à remplacer la pédagogie progressiste par un enseignement axé sur les vertus citoyennes intemporelles.

Un nombre croissant d'écoles privées (subventionnée ou non) rejettent l'éducation progressiste au profit d'un enseignement traditionnel axé sur le savoir, la vertu et la liberté.

Je suis arrivé à la Founders Classical Academy de Lewisville, au Texas, en septembre 2023, et je me suis rendu au gymnase de l'école primaire, où les élèves de la maternelle à la cinquième année se réunissent chaque matin. Habituellement, les enfants d'une même classe récitent un poème qu'ils ont mémorisé. Aujourd'hui, c'était le Patriot Day, un jour férié dans l'État, et les élèves de quatrième année ont récité le préambule de la Constitution, depuis « Nous, peuple des États-Unis » jusqu'à « ordonnons et établissons cette Constitution pour les États-Unis d'Amérique ». J'étais assis dans les gradins avec les élèves de troisième année, et nous avons tous applaudi.

Créée en 2012 dans cette banlieue de Dallas, Founders est la plus ancienne d'un réseau de 23 écoles « classiques », principalement situées au Texas et en Arkansas. Le réseau Founders est une constellation parmi une galaxie en expansion d'environ 275 écoles classiques à charte à travers le pays. Si l'on inclut les écoles privées catholiques et protestantes qui se qualifient de classiques, environ 250 000 élèves fréquentent aujourd'hui ce type d'établissements.

En dehors de la « Ceinture du soleil » du Sud des États-Unis, ce mouvement est peu connu, bien qu'il s'agisse de l'une des réformes scolaires les plus dynamiques du pays. Ce mouvement d'éducation dite classique est un phénomène largement répandu dans les États républicains. Pour les critiques libéraux, ces écoles représentent le début d'une guerre culturelle. Un rapport publié en 2023 par le Network for Public Education, un groupe de défense, décrit les termes « classique » et « traditionnel » comme des « slogans destinés à attirer les familles conservatrices ayant une identité nationaliste chrétienne et désireuses de placer leurs enfants dans des écoles qui reflètent les valeurs, la pédagogie et les programmes scolaires du début et du milieu du XXe siècle ».

Le directeur de Founders, Jason Caros, rejette l'accusation de « nationalisme chrétien », mais soutient que ces valeurs traditionnelles, cette pédagogie et ce programme scolaire ont beaucoup à offrir. Caros et son équipe enseignante se sont engagés dans ce qu'ils considèrent comme un projet contre-culturel, allant à contre-courant d'une culture progressiste et utilitariste qui, selon eux, offre trop peu aux enfants et leur en demande trop peu. La devise latine de l'école est « Scientia Virtus et Libertas », ou « Connaissance, vertu et liberté ». Founders ne propose pas de cours d'éducation civique ; la raison d'être même de l'école est civique.

Un matin, j'ai assisté au cours d'anglais de Daniel Bishop, en sixième année (élèves de 11/12 ans). Une arche en contreplaqué portant les mots « Caius César : se préparer au triomphe » avait été fixée à la porte ; les enfants se préparaient pour le spectacle romain annuel.

Il y a eu une brève discussion sur les toges et autres accessoires romains. Puis M. Bishop est passé aux choses sérieuses, demandant aux enfants de se lever et de réciter le célèbre Sonnet 65 de Shakespeare, celui qui commence par « Puisque ni l’airain, ni la pierre, ni la terre, ni la mer sans borne n’échappent à la puissance du funèbre destructeur, comment la beauté se défendra-t-elle contre cette fureur, elle qui n’a pas plus de force qu’une fleur ? » Ils s'exécutèrent, sans faute. Bishop m'a dit plus tard qu'il avait aidé les enfants à analyser les phrases difficiles et les images.

Puis vint le moment de l'« oratio », la présentation orale. La classe lisait « Le Comte de Monte-Cristo ». Une fille se porta volontaire pour se lever et résumer le chapitre. Lorsqu'elle en arriva aux thèmes principaux, elle parla de la « fausse identité », c'est-à-dire des personnes qui se présentent sous une fausse identité. Bishop a souligné que le comte Morcerf avait un nom étrange, qui pouvait être traduit par « cerf mort ». Il a demandé : « Y a-t-il des cerfs morts importants dans la mythologie ? »

Actéon dévoré par ses chiens
Toute la classe semblait connaître l'histoire d'Artémis, qui avait transformé Actéon en cerf et l'avait laissé se faire déchiqueter par ses chiens de chasse. On avait là le modèle des Fondateurs en miniature : connaissances classiques, vérité et beauté, mémorisation et prise de parole en public. L'ambiance était enthousiaste.

Mes conversations avec les enseignants de Founders revenaient sans cesse sur la différence entre l'éthique classique et « progressiste » dans l'éducation. Ils n'utilisaient pas ce mot dans son sens politique conventionnel. Personne n'a jamais prononcé les mots « théorie critique de la race », « woke » ou même « Joe Biden ». Ils pensaient sans doute à ces choses dans leur vie privée, mais en tant qu'enseignants classiques, leurs préoccupations étaient ailleurs. Ils s'opposaient plutôt à l'orientation de l'enseignement conventionnel, qu'ils utilisaient de manière interchangeable avec le « progressisme », vers le marché et vers la « préparation à l'université ».

Caros m'a raconté avec une véritable horreur une histoire qu'il avait récemment entendue au sujet d'une école où les enseignants de chaque niveau se réunissaient chaque semaine pour examiner les résultats des tests des élèves, puis élaborer des plans individualisés. Cette pratique serait considérée comme une pédagogie de pointe dans de nombreuses écoles. La réaction de Caros avait été : « On ne peut pas avoir une école comme ça et enseigner de beaux contenus. »

En fait, John Dewey et d'autres fondateurs du mouvement de l'éducation progressiste au début du XXe siècle étaient profondément anti-utilitaristes. Dewey considérait l'orientation professionnelle de l'éducation comme profondément antidémocratique, car elle limitait le véritable développement intellectuel à l'élite universitaire. Mais il est vrai que, pour l'éducation progressiste, l'école commence par l'enfant, ses intérêts et le développement de ses facultés, et non par la matière enseignée et la nature intrinsèque de celle-ci. L'idéal libéral est le développement individuel : l'éducation permettrait selon cette théorie à chacun d'entre nous de devenir, non pas le citoyen idéal, mais celui que nous souhaitons être.

Ce qui rend l'éducation classique fondamentalement différente, c'est qu'elle ne considère pas l'autonomie individuelle comme le bien suprême. Elle croit plutôt en ce qu'Aristote appelait εὐδαιμονία (« eudaimonia »), un mot généralement traduit par « bonheur » ou « épanouissement humain ». L'éducation est en fin de compte une forme d'entraînement — avant tout à la raison — qui rend possible une vie bonne. Dans La Politique, Aristote écrit : « Il existe un certain type d'éducation que les enfants doivent recevoir, non pas parce qu'elle est utile ou nécessaire, mais parce qu'elle est noble/belle [καλήν] et convient à une personne libre [ἐλευθέρion]. » [Καλήν = accusatif féminin, ici donc belle/noble/honorable tant au sens moral qu'esthétique.] [C'est un des textes fondamentaux en faveur de l'éducation libérale, dans le sens de celle de l'homme libre. Un texte séminal de la tradition occidentale sur la culture générale désintéressée par rapport à la formation professionnelle et utilitaire.]

L'école de Lewisville a une population sélectionnée. Bien que, comme la plupart des écoles à charte [subventionnée donc], elle sélectionne ses élèves par tirage au sort, ceux qui la fréquentent sont ceux dont les parents ont souhaité qu'ils y aillent. Dallas est l'une des grandes villes les plus conservatrices des États-Unis ; l'école attire des familles conservatrices et religieuses pratiquantes. Mais les enfants ne sont pas privilégiés. Le revenu médian est légèrement inférieur à la moyenne américaine de 74 000 dollars ; 45 % des 935 enfants de Founders sont blancs, 22 % sont asiatiques, 20 % sont hispaniques et 7 % sont noirs.

Le traditionalisme, la rigueur et la discipline des écoles classiques, qui constituent un rempart contre la culture populaire et celle des pairs, séduisent de nombreux nouveaux arrivants aux États-Unis. À mesure que la réputation de l'école s'est répandue, les familles immigrées ont été de plus en plus nombreuses à y inscrire leurs enfants, de sorte que les classes des niveaux inférieurs sont beaucoup plus diversifiées que celles de l'école secondaire. Cela reflète une tendance plus large : une étude réalisée en 2023 a révélé que si les inscriptions dans les écoles classiques à charte du Texas avaient été multipliées par sept au cours de la décennie précédente, la croissance parmi les élèves asiatiques-américains et hispaniques avait largement dépassé celle des Blancs.

La culture de Lewisville Founders correspondait très bien à celle de sa communauté. Mais un élève gay, un élève transgenre, voire un enfant légèrement rebelle ou un peu bizarre, bref, toute personne peu encline à se conformer, pourrait s'y sentir malheureux. La grande diversité de la vie américaine ne peut être réduite au carcan d'un seul type d'enseignement.

Pourtant, Caros (qui occupe aujourd'hui le poste de directeur académique des Founders Classical Academies) et ses collègues ont raison de pointer les échecs de l'enseignement conventionnel. Ailleurs, les élèves de sixième ne lisent pas de romans ; on ne demande pas aux lycéens d'élever leur regard vers le beau et le vrai. Comme le dit Caros, « si nous voulons préserver nos libertés individuelles, nos libertés sociales et nous épanouir en tant que peuple, nous devons avoir des citoyens bien éduqués et vertueux ».

Cet article a été adapté par le WSJ à partir du nouveau livre de James Traub, « The Cradle of Citizenship: How Schools Can Help Save Our Democracy » (Le Berceau de la citoyenneté : comment les écoles peuvent contribuer à sauver notre démocratie), qui sera publié par W.W. Norton le 13 janvier.

jeudi 8 janvier 2026

Interdiction des réseaux sociaux au moins de 15 ans, une mesure déjà contournée en Australie

Le 10 décembre dernier, lors de l’entrée en vigueur de l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 16 ans, le premier ministre australien, Anthony Albanese, avait évoqué un « jour de fierté » représentant « l’un des plus grands changements sociaux » dans l’histoire du pays, observé de près par le monde entier. 

Mais l’expérience australienne, certes encore très récente, ne semble pas particulièrement concluante. Ainsi, Eve, une jeune fille de 14 ans vivant à Hobart, en Tasmanie, explique que sa pratique des réseaux sociaux n’a en rien été affectée par la loi. « J’ai reçu dans les jours précédents des messages de Tiktok, Instagram et Snapchat me disant que mes comptes allaient être fermés, explique l’adolescente. Pour Instagram, je n’ai pas réussi à en créer un nouveau mais j’ai pu le faire sans difficulté sur Tiktok et en plus, je n’ai même pas eu à passer de test de vérification d’âge. Et sur Snapchat, j’ai contesté la fermeture de mon compte, en déclarant que j’avais plus de 16 ans, l’appli a scanné mon visage, et j’ai conservé mon compte. »

Harriett, sa sœur âgée de 12 ans, n’a, elle, pas réussi à conserver son compte sur Snapchat, ni à en ouvrir un nouveau. En revanche, à l’image de nombre de ses amis, elle s’est mise à utiliser une autre application, non visée par la loi australienne. « Je suis sur Yope. En gros, c’est un clone de Snapchat », explique la jeune fille. Son cas est loin d’être isolé. Dans les jours suivant la mise en place de l’interdiction, des applications jusqu’ici peu utilisées, comme Yope, Lemon8 (groupe Bytedance, également propriétaire de Tiktok) ou encore Coverstar étaient en tête des téléchargements sur Google Play et l’apple store en Australie. Depuis des semaines déjà, des vidéos sur Tiktok évoquaient ces applications comme de possibles alternatives à celles ciblées par la loi australienne.

En outre, Harriett continue de regarder des vidéos sur Youtube et Tiktok, sans toutefois disposer de compte. Elle ne peut donc ni poster ses propres vidéos, ni laisser de commentaires, mais elle ne le faisait de toute façon pas avant l’entrée en vigueur de l’interdiction. Elle dit « comprendre pourquoi le gouvernement a pris cette décision » mais ne pense pas que « retirer les réseaux sociaux aux adolescents va changer quoi que ce soit ». « On peut toujours consulter ces plateformes sans compte, et tomber plus facilement sur des contenus perturbants. Plutôt que de tout interdire, il aurait fallu rendre ces plateformes plus sûres », estime-t-elle.

De lourdes amendes prévues


Julie Inman Grant, la commissaire australienne chargée de la sécurité en ligne, avait dès le lancement de la réforme anticipé des loupés, évoquant « des cas isolés de créativité et de contournements des adolescents. D’autres manières ingénieuses pour repousser les limites vont continuer à remplir les colonnes des journaux, mais nous ne nous découragerons pas, on va tenir sur la longueur. » Ces déclarations sont-elles autre chose qu’une simple incantation ? Si une large majorité de parents en Australie (70 %) soutient la mesure, à peine 29 % d’entre eux sont prêts à la faire respecter par leurs enfants, selon un sondage Resolve Political Monitor réalisé pour le Sydney Morning Herald.

Quant aux plateformes visées, sur lesquelles porte la responsabilité de faire respecter cette loi, elles s’exposent certes à de lourdes amendes - plus de 30 millions d’euros - mais il ne leur est demandé que de prendre « des mesures raisonnables » pour faire appliquer cette interdiction, sans que ces termes aient été clairement définis. En mettant en place des méthodes de vérification d’âge, notamment à travers le scan du visage sur la base de photos ou de vidéos, qui sont pourtant très loin d’être infaillibles, elles semblent dans les clous. C’est sans doute ce qui explique pourquoi, à l’exception de Reddit, qui a déposé un recours en justice pour contester cette loi, et X, qui a attendu le jour de l’entrée en vigueur de la loi pour annoncer qu’elle la respecterait, les plateformes visées, à part quelques timides protestations, n’ont pas rechigné à s’y soumettre. Elles s’étaient pourtant montrées beaucoup plus offensives lors de la mise en place en 2021 du News Media Bargaining Code, qui les a contraintes à reverser une partie de leurs revenus publicitaires aux éditeurs de presse, Meta allant même jusqu’à supprimer pendant quelques jours tous les contenus d’actualité sur ses réseaux en Australie.


Source: Le Figaro


mercredi 7 janvier 2026

Radio-Canada (vos impôts) : « Infoman », l’émission de propagande


Texte de Mathieu Bock-Côté paru dans le Journal de Québec.


On s’en souvient, dans le cadre de la polémique sur les artistes, PSPP [Paul St-Pierre Plamondon (PSPP), le chef actuel du Parti Québécois (PQ)], de passage à Tout le monde en parle, avait rappelé que Radio-Canada avait explicitement pour mission de servir l’unité canadienne. Guy A. Lepage (un homme que j’estime, par ailleurs, malgré mes désaccords avec lui) l’avait contredit, en disant que c’était faux.

Guy A. Lepage se trompait. Au mois d’octobre 2025, il y a quelques semaines à peine, donc, Radio-Canada rappelait, dans son Plan stratégique 2025-2030, que sa mission première était de «contribuer au partage d’une conscience et d’une identité nationales». Guy A. Lepage n’a évidemment pas menti en ondes, il a donc commis une erreur, qu’il pourra aisément corriger à la rentrée.

TLMEP

D’autant que les émissions de fin d’année ont confirmé cette vocation militante de la radiotélévision fédérale. Je ne pensais pas écrire à leur sujet une semaine plus tard. Pourtant, il me semble nécessaire d’y revenir tellement elles ont versé dans une propagande grotesque, qu’il faut nommer.

C’était notamment le cas d’Infoman.

Je laisse de côté la bromance [amitié virile, idylle entre copains] revendiquée entre Jean-René Dufort et Justin Trudeau. À la rigueur, elle fait rire. Il est toutefois difficile de ne pas faire le lien entre elle et la surabondance de drapeaux canadiens exposés, comme si de manière pas si subliminale que ça, Infoman voulait nous rentrer dans la gorge l’unifolié et nous faire oublier le fleurdelysé.

Mais que penser de la promotion ouverte de l’immigrationnisme, autrement dit, de l’immigration massive, comme si le rôle d’Infoman était d’instrumentaliser une émission de fin d’année pour dire aux Québécois quoi penser dans ce débat, comme si ceux qui s’opposent à elle manquaient d’humanité, de générosité? Faut-il rappeler que l’immigration massive est promue par Ottawa?

Que penser de la promotion du voile islamique et des prières de rue, comme s’il était absurde de critiquer le premier, et de dénoncer la multiplication des secondes? Je veux bien que ce soit une position politique possible, mais Infoman l’a présentée aux yeux de tous comme une évidence morale, dans la plus stricte continuité idéologique du multiculturalisme canadien.

Je laisse de côté aussi le progressisme incandescent et un peu dégoulinant du Bye Bye qui a culminé dans une étonnante entreprise de diabolisation de la famille traditionnelle. Le biais à gauche de la radiotélévision fédérale n’est plus à démontrer.

PQ

Alors, revenons à notre querelle d’automne. Radio-Canada, évidemment, a pour mission de promouvoir l’unité canadienne, même s’il laisse de la place dans ses émissions d’affaires publiques à des chroniqueurs nationalistes et indépendantistes, tous excellents, d’ailleurs.

Je dis cela, car le PQ, qui a de bonnes chances de gagner les prochaines élections, aura contre lui à temps plein Radio-Canada, même si ce militantisme cherchera à se faire passer pour de l’objectivité.

Et la chose sera encore pire quand le référendum viendra. Radio-Canada appuiera structurellement le camp du Non, ce qui n’empêchera pas Guy A. Lepage de voter Oui, heureusement.

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Numérique à l'école : le Danemark renonce et revient au papier

Le Danemark a longtemps été présenté comme un champion du numérique. Administration dématérialisée, identités digitales, tablettes dès 2011 dans les écoles…

Mais au pays du "Hygge“, l’art de vivre à la danoise, où le bien-être est une priorité, les autorités font marche arrière dans le domaine éducatif et social, après la publication de chiffres alarmants sur la santé mentale et les performances scolaires des enfants. Un retour à l’analogique qui se fait à pas de géant, avec interdiction de portables dans les écoles et les clubs périscolaires, un retour à l’apprentissage analogique et bientôt une interdiction des réseaux sociaux au moins de 15 ans.

 

mardi 6 janvier 2026

Fraudes massives au Minnesota : l’ampleur du scandale des garderies et l’effet catalyseur de l’enquête de Nick Shirley

Mise à jour

 Le gouverneur du Minnesota, Tim Walz, a déclaré lundi dans un communiqué qu'il mettait fin à sa campagne de réélection et ne briguerait pas un troisième mandat.

Walz, candidat démocrate à la vice-présidence en 2024, a invoqué l'attention accrue portée aux allégations de fraude dans le Minnesota, ajoutant que « les manœuvres politiques des républicains ne font que rendre cette lutte plus difficile à gagner ».

« Mais après avoir réfléchi à cette situation avec ma famille et mon équipe pendant les vacances, j'en suis venu à la conclusion que je ne peux pas me consacrer pleinement à une campagne politique », a-t-il déclaré.

Cette annonce intervient alors que l'État fait l'objet d'une surveillance accrue concernant la fraude présumée dans le domaine de la garde d'enfants. La sénatrice Amy Klobuchar envisage actuellement de se présenter au poste de gouverneur.

Source : NBC

 

 
Billet originel du 31 décembre 2025
 
Fin décembre 2025, le Minnesota se retrouve au centre d’un scandale de fraudes d’une ampleur exceptionnelle touchant plusieurs programmes sociaux majeurs, notamment les aides aux garderies, les thérapies pour l’autisme et les dispositifs d’aide alimentaire. Selon des procureurs fédéraux, le montant total des fonds publics potentiellement détournés depuis 2018 pourrait dépasser 9 milliards de dollars. Une part significative des structures mises en cause serait liée à des organisations gérées par des membres de la communauté somalienne, qui constitue la plus importante diaspora somalienne des États-Unis. 

L’enquête virale de Nick Shirley : un accélérateur décisif

Le 26 décembre 2025, le journaliste indépendant et vidéaste Nick Shirley publie une enquête de 42 minutes intitulée I Investigated Minnesota’s Billion Dollar Fraud Scandal. Réalisée avec l’aide d’un enquêteur local se présentant sous le pseudonyme de « David », la vidéo documente la visite d’une dizaine de garderies à Minneapolis et dans ses environs, officiellement enregistrées comme accueillant des dizaines d’enfants.

Les images montrent pourtant des établissements apparemment inactifs : portes closes, fenêtres obturées, absence totale d’enfants ou de personnel,
et signalétique parfois approximative, comme une enseigne affichant « Quality Learing [sic] Center ». Or, ces structures auraient perçu des sommes considérables via le Child Care Assistance Program (CCAP). Le seul Quality Learning Center aurait ainsi reçu environ 1,9 million de dollars en 2025, et jusqu’à 4 millions de dollars cumulés, malgré des indices manifestes d’inactivité.

Selon Shirley, une seule journée d’investigation aurait permis d’identifier plus de 110 millions de dollars de paiements jugés suspect.

La diffusion de la vidéo provoque une onde de choc immédiate : elle cumule, en quelques jours, plus de 129 millions de vues sur X et 1,6 million de vues sur YouTube (chiffres au 30 décembre 2025). Relayée par Elon Musk, JD Vance et plusieurs figures conservatrices de premier plan, elle précipite une réaction fédérale rapide.

Canada : quand le droit glisse vers une application différente selon le groupe ethnique

En août 2025, la Cour suprême de la Colombie-Britannique a rendu une décision lourde de conséquences dans l’affaire Cowichan Tribes c. Canada, jugeant que le titre autochtone pouvait primer sur les droits de propriété de résidents non autochtones à Richmond. Cette décision, encore susceptible d’appels et d’interprétations, s’inscrit dans un climat plus large où la reconnaissance des droits autochtones tend à dépasser le cadre symbolique pour produire des effets juridiques et sociaux concrets, parfois au détriment du principe d’égalité civique.

Dans l’ensemble du pays, les reconnaissances territoriales autochtones sont désormais imposées lors de réunions publiques, d’événements institutionnels et dans les écoles, où elles sont souvent récitées quotidiennement par les élèves. Cette pratique, présentée d’abord comme un geste de respect, prend de plus en plus la forme d’un rituel obligatoire. Ceux qui en contestent le principe ou la portée s’exposent à des sanctions symboliques ou institutionnelles. Ainsi, en Ontario, Catherine Kronas a été exclue d’un conseil scolaire à Ancaster pour avoir remis en question l’imposition de ces reconnaissances, avant que le conseil ne recule face à une mise en demeure juridique. De son côté, Geoffrey Horsman, professeur de biochimie, administrateur scolaire et père de trois enfants, poursuit le Waterloo Region District School Board après que celui-ci lui a explicitement signifié que l’imposition des reconnaissances territoriales n’était « pas ouverte au débat ».

Parallèlement, certaines pratiques soulèvent des questions plus directes encore quant au respect du principe d’égalité devant la loi. L’accès au parc provincial Joffre Lakes, situé à une soixantaine de kilomètres au nord-est de Whistler, a été réservé de facto sur une base ethnique pendant des périodes de fermeture régulières à partir de 2023, lorsque des groupes autochtones ont bloqué l’entrée aux non-Autochtones afin de « reprendre possession » temporaire du site « pour permettre aux membres des nations Lil’wat et N’Quatqua  d’exercer des pratiques culturelles et spirituelles ». Cette situation, tolérée par les autorités, a marqué une rupture avec le principe selon lequel les parcs publics relèvent d’un patrimoine commun accessible à tous les citoyens. Dans le même esprit, des municipalités comme Powell River ou Okanagan Falls subissent des pressions pour abandonner leurs noms historiques au profit de toponymes autochtones, parfois sans consultation populaire claire.

Ces phénomènes ne sont pas isolés. Ils s’inscrivent dans une tendance plus large où l’emploi, l’investissement et la sécurité juridique — piliers de la prospérité collective — sont de plus en plus exposés à des revendications territoriales extensives, parfois formulées de manière indéterminée quant à leurs limites concrètes.

Une construction jurisprudentielle contestée

Ces orientations ne résultent pas d’un consensus démocratique explicite. Elles reposent largement sur une construction jurisprudentielle progressive, portée par une interprétation idéologique du droit. En décembre 2025, la Cour d’appel de la Colombie-Britannique, dans l’affaire Gitxaala Nation c. Colombie-Britannique (Chief Gold Commissioner), a statué que les lois devaient être interprétées à la lumière de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones (DNUDPA) de 2007. Or, la DNUDPA est un instrument international non contraignant, que le Canada a endossé politiquement en 2010, mais qui n’a jamais été conçu pour supplanter la souveraineté parlementaire ni redéfinir unilatéralement les droits de propriété et la citoyenneté.

Une large part de cette déclaration est incontestablement bien intentionnée. Elle rappelle que tous les peuples contribuent à la diversité culturelle de l’humanité, condamne les doctrines de supériorité raciale ou ethnique et reconnaît le rôle fondamental des familles et des communautés dans l’éducation et le bien-être des enfants — des principes qui s’appliquent, en réalité, à l’ensemble des citoyens, quelle que soit leur origine.

Cependant, la DNUDPA devient problématique lorsqu’elle sert de fondement à des politiques et à des décisions judiciaires fondées explicitement sur l’appartenance ethnique. Elle passe la mesure lorsqu’elle suggère de reconfigurer, plusieurs siècles après l’établissement des États modernes, la propriété et le contrôle juridique de vastes territoires au profit de groupes définis par leur origine, sans considération équivalente pour les droits acquis des autres citoyens. Affirmer que des « droits inhérents » découlent exclusivement de traditions spirituelles, culturelles ou historiques spécifiques revient, dans les faits, à instituer une hiérarchie juridique entre citoyens.

Une justice différenciée selon l’origine ethnique

Cette logique de différenciation se manifeste également dans le système de justice pénale canadien à travers l’application du principe Gladue, qui impose aux tribunaux de tenir compte des facteurs historiques et systémiques affectant les délinquants autochtones lors de la détermination de la peine. Initialement conçu comme un outil de contextualisation, ce principe conduit de plus en plus souvent à des écarts de traitement difficilement conciliables avec l’égalité devant la loi.

En novembre 2025, au Québec, Dylan Dubé, un homme attikamek de 23 ans de la communauté de Manouane (la graphie officielle a été anglicisée modifiée en Manawan), a causé la mort d’un adolescent en conduisant en état d’ébriété. Il a été condamné à purger sa peine dans la collectivité, sans incarcération, le juge invoquant notamment la discrimination systémique et le racisme subis par les Autochtones. 

En janvier 2025, en Saskatchewan, la Cour d’appel a réduit de moitié la peine de Colin Umpherville, qui s’identifie comme Métis, faisant passer sa sentence de cinq ans à 30 mois de prison au motif que les facteurs Gladue n’avaient pas été suffisamment pris en compte en première instance.

Enfin, en 2025 toujours, au Québec, l’affaire Frank Paris a marqué une extension explicite de cette logique au-delà du cadre autochtone. Reconnu coupable de trafic de stupéfiants, l’accusé, un homme noir, a vu sa peine réduite d’environ un an à la suite du dépôt d’une évaluation de l’impact de l’origine ethnique et culturelle (EIOEC), la cour estimant que le racisme systémique avait influencé son parcours et devait être pris en considération au stade de la sanction. Bien que distincte formellement de la doctrine Gladue, cette approche en reprend l’esprit, en introduisant l’origine ethnoraciale comme facteur atténuant explicite.

Ces décisions, parmi d’autres, alimentent un malaise croissant : celui d’une justice perçue comme progressivement segmentée selon l’appartenance identitaire, où l’origine de l’accusé tend à influer directement sur la sévérité de la sanction. À mesure que ces dispositifs s’étendent, les justiciables ne relevant d’aucune catégorie reconnue — en pratique, les accusés blancs, les « non racisés » — apparaissent comme les seuls à ne pouvoir invoquer de facteurs systémiques analogues, au détriment du principe fondamental selon lequel des actes similaires devraient entraîner des conséquences similaires.

Un débat de fond éludé

Le débat actuel n’oppose pas la reconnaissance à l’oubli, ni la justice à l’injustice. Il oppose deux conceptions de la citoyenneté : l’une, fondée sur l’égalité des droits et des devoirs dans un cadre civique commun ; l’autre, fondée sur une différenciation juridique permanente selon l’origine, présentée comme une réparation historique mais appliquée dans le présent.

À force de sacraliser certaines revendications et de disqualifier toute critique comme moralement suspecte, le Canada risque de fragiliser les principes mêmes qui assurent la cohésion d’une société pluraliste : l’égalité devant la loi, la neutralité de l’État et la primauté du débat démocratique sur l’ingénierie judiciaire. Le refus d’examiner lucidement ces dérives ne les rendra ni plus justes ni plus durables.

Voir aussi

Racialisation de la justice : un Amérindien invoque ses origines pour écoper d'une peine moins lourde (2024, affaire Joseph George Sutherland)

Canada — Racialisation de la « Justice » (selon que vous serez blanc ou non, le tribunal sera sévère ou indulgent) 

Cette « réconciliation » avec les Premières Nations est un désastre pour le Canada

« Le racisme anti-blanc existe, il est systémique et institutionnalisé » 

Ontario — Tribunal déclare que l’épreuve de compétence en mathématiques de l’Ontario est inconstitutionnelle (car avait un impact négatif sur l'accès à la profession enseignante pour les candidats racisés)

Une première peine adaptée aux criminels racisés au Québec (comprendre un an de moins car le coupable était noir) (2025, affaire Frank Paris) 

Recommandations de la Commission de vérité et de réconciliation du Canada

Trois ans plus tard, les allégations de « fosses communes » au Canada restent sans fondement

De 1945 à 1965, le taux de mortalité dans les pensionnats amérindiens était comparable à la moyenne canadienne 

Ce qu’on ne dit jamais : certains Autochtones ont grandement apprécié leur pensionnat  

Sondage envers la diversité ethnique : les diversitaires voient plus de racisme que les minorités ethniques

Critique du documentaire Sugarcane, Les Ombres d'un pensionnat (2024)

Manitoba — « La honteuse disparition de l'évêque Grandin »

Nouveau livre sur « Comment le Canada s’est trompé du tout au tout sur les pensionnats autochtones »

Steven Guilbeault : la lutte contre les changements climatiques passe par le savoir et le leadership autochtone  

 

dimanche 4 janvier 2026

Vienne (Autriche) — La majorité des élèves qui entrent à l'école parlent à peine l'allemand

Les enseignants tirent la sonnette d'alarme ! Les enfants parlent à peine l'allemand. cela constitue une charge supplémentaire énorme.


Les écoles publiques de Vienne sont pleines à craquer : plus de 15 000 enfants ne peuvent pas suivre les cours pour des raisons linguistiques. Le plus choquant, c'est que beaucoup d'entre eux sont nés ici.

Avant même le début de la nouvelle année scolaire, les enseignants et les directeurs d'école de Vienne tirent la sonnette d'alarme. De plus en plus d'enfants entrent à l'école sans avoir une maîtrise suffisante de l'allemand, alors que beaucoup vivent en Autriche depuis des années et ont fréquenté la maternelle.

Au 1er octobre 2025, Vienne comptait 15 650 élèves en difficulté dans les écoles primaires publiques. Il s'agit d'enfants qui ne peuvent pas suivre les cours normaux parce qu'ils ne maîtrisent pas suffisamment la langue.

Selon le journal Kronen Zeitung, les enfants entrant à l'école sont particulièrement touchés : sur les 21 485 enfants scolarisés cette année, 50,9 % sont considérés comme ayant des besoins particuliers. Soit plus d'un enfant sur deux.

La plupart d'entre eux viennent de Syrie (4 786 élèves), suivis par les enfants de nationalité autrichienne (3 483), de Roumanie (880), d'Ukraine (718), de Serbie (704) et de Turquie (679). L'Afghanistan (530) et la Bulgarie (453) sont également très représentés, rapporte le quotidien.

52,4 % sont nés en Autriche

Un coup d'œil sur le pays de naissance montre l'ampleur du problème : 52,4 % des enfants concernés sont nés en Autriche. 3 348 d'entre eux sont originaires de Syrie, 510 d'Ukraine.

« L'enseignement de l'allemand n'a pas suffisamment fonctionné »

« Plus de la moitié de ces élèves sont nés en Autriche. 20,4 % ont la nationalité autrichienne et ne comprennent pourtant pas l'allemand », critique Harald Zierfuß, porte-parole de l'ÖVP en matière d'éducation, dans le Kronen Zeitung.