Le National Post a rendu compte, le 30 septembre 2026, d’une étude de l’Institut Fraser, réalisée par Tom Flanagan et Nathaniel Li. Selon cette étude, les dépenses fédérales destinées aux Autochtones, après correction de l’inflation, sont passées de 10,3 milliards de dollars en 2014-2015 à 40,8 milliards en 2024-2025. Pourtant, ces dépenses ont crû à un rythme plus de sept fois supérieur à celui des autres dépenses fédérales (hors intérêts). Entre 1969 et 2015, ces dépenses augmentaient en moyenne de 4,3 % par an. Depuis 2015, ce rythme a bondi à 17,1 % par année.
Ces 40,8 milliards annuels ne représentent pas l’ensemble des dépenses fédérales pour les Autochtones. Les auteurs de l’étude ont exclu, à partir de 2015-2016, les montants liés aux poursuites et aux indemnisations, car leur variation d’une année à l’autre rendrait les comparaisons difficiles. L’augmentation de ces paiements est devenue particulièrement importante à partir du moment où Ottawa a privilégié la négociation (d'aucuns diraient la dépense) plutôt que les procédures judiciaires.
Les sommes ainsi exclues sont considérables et très variables d’une année à l’autre :
- En 2023-2024, les règlements et paiements liés aux poursuites ont atteint environ 29,4 milliards de dollars courants. En les ajoutant aux quelque 33,4 milliards de dépenses de programmes, on arrive à près de 62,8 milliards pour cette seule année.
- En 2024-2025, ces paiements sont retombés à environ 1,5 milliard.
- Depuis 2016, le gouvernement affirme avoir consacré plus de 60 milliards de dollars au règlement de revendications autochtones et à la compensation de préjudices historiques.
- Les dettes potentielles, comme celles liées aux revendications, ont grimpé jusqu’à 76 milliards en 2022-2023. Elles ont ensuite reculé à 56,6 milliards en 2023-2024, puis à 54,7 milliards l’année suivante. Ces montants représentent des obligations probables dont le paiement futur est estimé, et non des dépenses déjà effectuées.
Le National Post insiste sur le rapport entre cette explosion des dépenses et les résultats observés. Selon l’étude de l’Institut Fraser, l’effet positif de l’augmentation des dépenses fédérales consacrées spécifiquement aux Autochtones sur le bien-être des communautés des Premières Nations a été négligeable. En 1981, l’écart de bien-être entre les Premières Nations et les autres communautés canadiennes était de 19,5 points. En 2016, il restait presque identique, à 19,1 points. Ce n’est qu’en 2021 qu’on a vu une légère amélioration, avec un écart réduit à 16,3 points.
L’étude attribue toutefois une grande partie de cette amélioration récente à la hausse de l’Allocation canadienne pour enfants, une prestation générale destinée aux familles admissibles et qui n’est pas comprise dans les dépenses de programmes autochtones. Cette différence est cruciale. Contrairement aux fonds gérés par des organismes autochtones, l’Allocation canadienne pour enfants est versée directement aux familles, sans intermédiaire. Elle peut ainsi atteindre immédiatement les ménages qu’elle vise, sans passer par une structure intermédiaire. Le fait que cette prestation générale ait contribué à l’amélioration mesurée du bien-être constitue donc un élément intéressant lorsqu’on compare l’efficacité apparente d’une aide directe aux familles avec celle de dépenses administrées par des organismes ou des structures collectives.
Cette aide directe est d’autant plus significative que la fécondité demeure sensiblement plus élevée dans certaines populations autochtones. Statistique Canada indique qu’en 2010-2011, l’indice synthétique de fécondité des membres inscrits des Premières Nations vivant dans les réserves atteignait 3,25 enfants par femme, contre 1,63 chez les non-Autochtones. Plus récemment, Statistique Canada estimait à 2,20 enfants par femme, en 2016, la fécondité des personnes ayant le statut d’Indien inscrit ou des traités, contre 1,59 pour l’ensemble de la population canadienne. Or, dans ces communautés, les familles sont souvent plus nombreuses. Une allocation basée sur le nombre d’enfants peut donc peser lourd dans le budget des ménages.
Le contraste avec les engagements pris depuis 2015 est frappant. Après son élection, le gouvernement Trudeau a annoncé dans le budget de 2016 un investissement de 2,6 milliards de dollars sur cinq ans pour l’enseignement primaire et secondaire destiné aux enfants des Premières Nations vivant dans les réserves. Ces sommes, qui paraissaient considérables à l’époque, donnent une idée de l’ampleur prise depuis lors par les dépenses consacrées aux programmes autochtones : le seul montant annuel de 40,8 milliards retenu par l’étude représente près de seize fois les 2,6 milliards annoncés en 2016 pour l’éducation.
La fin du gouvernement Trudeau n'a pas mis un terme à l'augmentation des dépenses. Dans sa Mise à jour économique du printemps de 2026, Ottawa annonce par exemple 601 millions en 2026-2027 pour un enseignement adapté à la culture locale dans les réserves. Il prévoit aussi 700 millions sur six ans, à partir de 2025, pour soutenir les programmes locaux de protection de l’enfance.
Le vérificateur général du Canada et le directeur parlementaire du budget ont eux aussi relevé un décalage entre l’augmentation des ressources et les résultats obtenus. En 2025, le vérificateur général constatait que les dépenses de programmes de Services aux Autochtones Canada avaient augmenté de 84 % depuis 2019-2020, tout en jugeant « insatisfaisants » les progrès réalisés dans 18 des 34 recommandations examinées. Il soulignait que des difficultés importantes subsistaient dans l’amélioration des services et des résultats des programmes destinés aux communautés des Premières Nations.
Le rapport du directeur parlementaire du budget fait ressortir un autre aspect du problème : malgré l’augmentation considérable des ressources consacrées aux services autochtones entre 2015-2016 et 2022-2023, la capacité des organisations à atteindre leurs objectifs ne s’était pas améliorée. Pour plusieurs indicateurs, le nombre de cibles effectivement atteintes avait même diminué.
En Colombie-Britannique, Ottawa a consacré environ 6,3 milliards de dollars en 2024-2025 aux prestations de programmes consacrées aux Autochtones, soit environ 20 306 $ par personne autochtone. À l’échelle du pays, les montants attribués selon la province vont de 73 millions de dollars à l’Île-du-Prince-Édouard à 8,8 milliards en Ontario.
Il faut enfin garder à l’esprit que les 40,8 milliards ne représentent qu’une partie de l’effort financier fédéral. Ils excluent les paiements liés aux revendications et aux poursuites, tandis que les engagements éventuels représentent des sommes qui pourraient encore devoir être versées. À l’inverse, l’analyse de l’Institut Fraser ne cherche pas à attribuer aux seuls programmes autochtones toutes les dépenses fédérales dont bénéficient les Autochtones : elle distingue notamment les prestations générales comme l’Allocation canadienne pour enfants. Pour les auteurs, la vraie question n’est pas de savoir combien a été dépensé, mais plutôt de comprendre pourquoi une hausse aussi spectaculaire des budgets n’a pas entraîné d’améliorations proportionnelles.
Tom Flanagan résume ainsi l’enjeu : les Canadiens doivent connaître l’ampleur des sommes consacrées par Ottawa aux politiques autochtones s’ils veulent pouvoir apprécier ce que ces dépenses supplémentaires permettent réellement d’obtenir.
Flanagan : de l’aide collective à la restauration de la propriété individuelle
Tom Flanagan ne se contente pas d'analyser les montants dépensés pour évaluer les résultats d'une politique.
Voilà des décennies que le politologue dénonce le caractère avant tout collectif d’une large part des politiques autochtones. Or, quand ces fonds sont gérés par des administrations ou des organismes communautaires, ils ne profitent pas toujours directement aux individus ou aux familles concernés. Dans Premières Nations ? Seconds regards, publié chez Septentrion en 2002, Flanagan affirmait déjà que les politiques gouvernementales pouvaient accumuler le pouvoir et la richesse entre les mains d’une élite d’administrateurs et d’intermédiaires, plutôt que d’encourager l’autonomie économique de la population.
Cette critique s’inscrit dans sa réflexion plus large sur la propriété.
Il abordait plus en détail ce sujet dans Au-delà de la Loi sur les Indiens : rétablir les droits de propriété autochtone au Canada, publié chez Septentrion en 2012 avec Christopher Alcantara et André Le Dressay.
Dans cet ouvrage, les auteurs analysent les limites des régimes fonciers actuels dans les réserves. Ils y proposent que les Premières Nations puissent obtenir une pleine propriété de leurs terres, que ce soit de manière individuelle ou collective.
Selon eux, un droit de propriété plus étendu pourrait favoriser la formation de patrimoine, l’investissement et l’accès au crédit.
Un point clé de la réflexion de Flanagan concerne le régime foncier actuel : dans une réserve, une maison ne peut pas toujours servir de garantie pour un emprunt, contrairement à un bien immobilier classique.
La propriété peut ainsi être difficile à mobiliser pour financer une entreprise, investir dans un autre bien ou constituer progressivement un capital familial. Pour Flanagan, l’enjeu ne se résume pas à l’argent investi dans les communautés. Il faut aussi se demander : à qui appartient ce capital ? Et comment permet-il aux individus de construire leur propre patrimoine.
On comprend alors pourquoi, pour Flanagan, il est utile de noter la différence d’effets entre une aide comme l’Allocation canadienne pour enfants, versée directement aux familles, et les fonds gérés collectivement par des institutions. Ces deux approches n’ont pas le même impact sur l’autonomie économique des bénéficiaires.
Sources :
National Post, 30 septembre 2026 ;
Institut Fraser, The Cost of Federal Spending for Indigenous Peoples in British Columbia, 29 septembre 2026 ;
Bureau du vérificateur général du Canada, Suivi sur les programmes pour les Premières Nations ; Statistique Canada, Un aperçu : Membres inscrits des Premières Nations au Canada ;
Mise à jour économique du printemps de 2026.














