Carnet voué à la promotion d'une véritable liberté scolaire au Québec, pour une diversité de programmes, pour une plus grande concurrence dans l'enseignement.
Certains s'opposent à ce que les adolescents lisent Jane Eyre. Mais le Parti adore ce roman. Lire le bon genre de roman d'amour ?
« Lectrice, je l'ai épousé » : c'est par cette phrase que s'ouvre le dernier chapitre de Jane Eyre.
Cette célèbre phrase est une douce musique aux oreilles des responsables chinois. Depuis septembre, le roman de formation victorien de Charlotte Brontë est devenu une lecture obligatoire pour tous les collégiens et lycéens chinois. Le gouvernement, qui veut justement inciter les Chinois à se marier et à faire des enfants, s'inquiète de voir les femmes demander de plus en plus le divorce. Cette héroïne indépendante, Mlle Eyre, qui refuse deux demandes en mariage avant de finir par se marier et d'avoir un fils, a, selon le Parti communiste, une ou deux leçons à donner à la jeunesse chinoise.
Selon certaines estimations, la Chine pourrait compter 250 millions d'habitants de moins en 2050 qu'aujourd'hui. Après avoir autrefois imposé une stricte limitation des naissances, le Parti intensifie désormais ses efforts pour bâtir une « société favorable à la natalité ». Sans grand succès : au premier semestre 2026, le taux de nuptialité a reculé de 7,5 %, tandis que le taux de divorce progressait de 3,9 %. L'an dernier, les naissances sont tombées à un niveau historiquement bas : moins de la moitié du nombre enregistré dix ans plus tôt.
En juin, le gouvernement a lancé une campagne de deux mois pour sévir contre les mini-séries qui font l'apologie du « culte de l'argent » et de « conceptions dévoyées du mariage ». Ces vidéos très courtes, extrêmement populaires, racontent souvent des histoires absurdes ou fantastiques. Parmi les genres en vogue figure celui du « PDG despotique », où de riches patrons autoritaires font tomber les femmes pauvres sous leur charme. Ce genre séduit tout particulièrement ceux qui estiment que les possibilités de progression sociale se réduisent en Chine.
Pourquoi promouvoir Jane Eyre ? Sur les réseaux sociaux, certains internautes voient dans le roman un prototype de ces fictions mettant en scène des « PDG despotiques ». Mlle Eyre, gouvernante issue d'un milieu modeste, conquiert le cœur de son riche employeur, Edward Rochester. Son caractère autoritaire et ombrageux correspond à celui des PDG stéréotypés de ces vidéos. Mais une récente chronique du Quotidien de Pékin, journal officiel, souligne clairement le message : « Jane est convaincue que l'amour doit reposer sur l'égalité des âmes plutôt que sur le rang social, la richesse ou l'apparence. Ce n'est que lorsque deux personnes s'aiment sincèrement qu'elles peuvent accéder au véritable bonheur. »
Le Quotidien de Pékin concède que certains parents s'opposent à l'idée d'imposer aux adolescents d'une quinzaine d'années l'étude d'un roman aussi centré sur l'amour. Mais Jane Eyre est profondément ancré dans l'imaginaire littéraire chinois : la première traduction est parue en 1917. Une adaptation du roman figurait parmi les premiers films occidentaux projetés en Chine après la mort de Mao, en 1976. Le président Xi Jinping a évoqué le livre en 2015, lors d'une visite en Grande-Bretagne. Une comédie musicale adaptée du roman a été présentée cette semaine à Pékin. Aux yeux des Victoriens, Mlle Eyre pouvait passer pour une effrontée. Mais elle est aux antipodes des féministes chinoises d'aujourd'hui, que M. Xi considère comme une menace pour la procréation.
Quelle serait la population de l'Espagne si l'immigration nette avait été nulle de 1995 à 2026 ?
Pour bâtir ce scénario, on part de la structure par âge de la population en 1995 et l'on suppose que la fécondité et la mortalité à chaque âge auraient évolué comme elles l'ont fait en réalité. Cette hypothèse n'est pas nécessairement réaliste, mais elle fournit, semble-t-il, des résultats sur lequel la réflexion peut s'appuyer.
Chacun peut corriger mentalement la fécondité à la hausse (avec moins d'immigration, le prix du logement aurait presque certainement été plus bas) ou à la baisse (certains groupes d'immigrants ont une fécondité supérieure à la moyenne). Il n'est pas certain que l'impact hypothétique retenu sur la fécondité globale change grand-chose en pratique : quelques centaines de milliers de personnes tout au plus, dans un sens ou dans l'autre.
Côté mortalité, aucun ajustement n'est nécessaire : les calculs se fondent sur les tranches d'âge, et rien n'indique que les taux auraient différé dans mon scénario.
Le plus frappant est ailleurs. L'immigration a ajouté 11,1 millions d'habitants par rapport au scénario de référence — les immigrants eux-mêmes et leurs enfants nés en Espagne — et pourtant, la part de la population âgée de 15 à 64 ans à peine bougé : 66,3 % contre 64,2 %.
Or ce passage de 64,2 % à 66,3 % ne résout rien ; il aggrave le problème. Dans un État-providence fortement redistributif, et alors que l'immigration a été majoritairement peu qualifiée — autrement dit des personnes dont la valeur actualisée nette pour les finances publiques est négative, oui, même en équilibre général —, il est presque certain que la soutenabilité des comptes à long terme s'en trouve dégradée.
Les données espagnoles invitent à examiner sérieusement le coût budgétaire de l'immigration, plutôt qu'à en présumer les effets positifs. En 2024, le salaire annuel moyen pondéré des salariés de 18 à 65 ans s'élevait à environ 26 065 € pour les Espagnols, contre 18 530 € pour les étrangers, soit un écart de près de 29 % et, par conséquent, une assiette fiscale et sociale sensiblement plus faible. Dans le même temps, les femmes nées à l'étranger étaient à l'origine de 33,3 % des naissances en Espagne, alors qu'elles ne représentaient pas un tiers de la population : ces enfants entraînent des dépenses collectives immédiates supplémentaires, notamment d'éducation et de santé, avant de pouvoir contribuer à leur tour aux recettes publiques. Enfin, selon l'Institut national de statistique espagnol (INE), le taux de condamnation des étrangers adultes atteignait 15,7 pour 1 000 habitants en 2024, contre 6,2 pour les Espagnols, soit 2,5 fois plus, ce qui implique également des coûts supplémentaires de police, de justice et, dans les cas concernés, d'incarcération. Ces trois constats — salaires plus faibles, part disproportionnée des naissances et taux de condamnation plus élevé — vont à l'encontre de l'idée que l'immigration aurait nécessairement amélioré les comptes publics. Ils ne suffisent pas à calculer son solde budgétaire net, mais ils montrent pourquoi une comparaison limitée aux recettes fiscales immédiates (comme certains le font), sans imputer les dépenses collectives ni tenir compte des droits futurs à la retraite et aux soins, risque de présenter un bilan artificiellement favorable. Source des salaires espagnols ; source des salaires étrangers ; source des naissances.
L'Espagne s'est ainsi profondément transformée — sans que l'on y ait beaucoup réfléchi aux conséquences.
L’administration Trump a suspendu huit entreprises technologiques, dont Microsoft, Adobe et la française Capgemini, du programme Perm, qui permet aux employeurs de parrainer des travailleurs étrangers pour l’obtention d’une carte verte. Washington leur reproche de privilégier la main-d’œuvre étrangère au détriment des salariés américains. JD Vance (ci-contre) a notamment accusé Microsoft d’avoir licencié 6 000 Américains tout en obtenant 6 300 visas H-1B et 3 000 cartes vertes.
L’entreprise conteste cette interprétation et affirme que 80 % de ses quelque 6 000 demandes de visas H-1B déposées au cours du dernier exercice visaient à prolonger ou à modifier le statut d’employés déjà en poste. Cette mesure s’inscrit dans la politique de Donald Trump visant à réduire le recours aux travailleurs étrangers, y compris hautement qualifiés. Le dispositif H-1B a accueilli plus de 350 000 bénéficiaires au cours de la dernière année, dont environ 70 % sont originaires d’Inde. L’informatique constitue le principal secteur d’emploi de ces travailleurs, et les huit plus importants demandeurs de certifications Perm au 30 juin 2026 étaient tous des entreprises technologiques. Plusieurs grands groupes, dont Apple, Intel, Oracle, Amazon, Nvidia et Google, ne sont toutefois pas concernés par les restrictions annoncées.
Dans son nouveau livre « Homo occidentalis », coécrit avec le psychologue et psychanalyste Ruben Rabinovitch, Jérôme Fourquet décrit une véritable bascule anthropologique et psychique de l’occident. Les récentes mobilisations lycéennes peuvent être lues, dans une certaine mesure, comme une illustration de cette transformation. Extrait d'un article de Jérôme Fourquet paru dans le Figaro.
[...] ces moindres capacités de concentration nous semblent typiques des caractéristiques du fonctionnement psychique de l’homo occidentalis, et notamment de ses plus jeunes représentants. Avant même l’apparition des réseaux sociaux et l’omniprésence des écrans, les pays occidentaux sont progressivement rentrés à partir des années 1960 dans ce que nous appelons avec Ruben Rabinovitch le nouveau régime psychique.
Alors que l’ancien régime psychique, engendré par la société traditionnelle au fonctionnement très vertical, produisait des individus ayant été formatés (pour le meilleur et pour le pire) dès le plus jeune âge à se conformer à la règle et à l’autorité, à canaliser leur impulsivité et à concentrer leur attention pour fournir un effort ou un travail intellectuel soutenu, une telle discipline psychique semble beaucoup plus difficile à suivre pour les individus évoluant dans le nouveau régime psychique, régnant dans nos sociétés libérales contemporaines.
Ce changement de paradigme s’observe au quotidien dans les salles de classe. Alors qu’en 1973 58% des enseignants du secondaire déclaraient n’avoir «pas du tout de mal » à maintenir un minimum de discipline parmi leurs élèves, cette proportion n’était plus que de 25 % en 2021. Cette moindre faculté de concentration et cette moindre aptitude à fixer son attention, par exemple sur un texte, n’affectent pas que les plus jeunes (comme en témoigne le recul de la pratique de la lecture dans l’ensemble de la population), mais c’est dans ces générations que ces phénomènes sont les plus marqués.
Ces jeunes générations voient leur attention sollicitée en permanence par le défilé d’un flot ininterrompu de vidéos et d’images et par les notifications de leur écran de téléphone. En une génération (le premier iphone arrive sur le marché en 2007), une véritable addiction au téléphone s’est développée. Ces jeunes individus sont devenus dépendants, au sens toxicologique du terme, à leur écran et le sevrage est quasiment impossible. On notera d’ailleurs que l’interdiction des téléphones portables dans les lycées, mesure instaurée en cette rentrée, figure en bonne place parmi les thèmes abordés par les jeunes sur la plateforme mise en place par le ministère pour recueillir leurs doléances.
Mais les lycéens évoluent également dans une société où les loisirs sont grandement valorisés au détriment du temps d’étude. Il y a quelques années, Acadomia, entreprise dominante dans le secteur du soutien scolaire, avait ainsi diffusé une campagne de publicité à destination des parents, montrant des familles jouant ensemble et ayant pour slogan «Vous avez mieux à partager en famille que les devoirs. »
Dans le nouveau régime psychique, ce n’est pas uniquement le rapport aux devoirs à la maison qui a changé, mais également les méthodes d’enseignement en classe. Alors que, sous l’ancien régime psychique, l’élève était soumis à des exercices exigeants (calcul mental et dictées à un rythme soutenu au primaire, problèmes aux énoncés complexes et lectures d’œuvres complètes dans le secondaire) ainsi qu’à des pratiques contraignantes (apprentissage par cœur), le degré d’exigence est désormais moindre. Tout se passe comme si l’institution scolaire avait considéré au fil du temps qu’on ne pouvait plus astreindre les nouvelles générations d’élèves aux mêmes standards et qu’il fallait davantage leur permettre d’exprimer leur créativité et leur sensibilité, plutôt que d’être dans une approche trop verticale et directive. On retrouve là une marque de fabrique du nouveau régime psychique, qui accorde une grande importance à la subjectivité et au confort individuels au détriment de la transmission exigeante d’un héritage collectif.
Quels sont les résultats de cette approche pédagogique et de ce nouveau rapport à l’enseignement, qui se sont progressivement déployés au cours des dernières décennies?
Les données de l’enquête Pisa, réalisée auprès d’élèves de 15 à 16 ans - soit précisément l’âge de bon nombre de lycéens mobilisés -, sont particulièrement parlantes. Le 8 septembre dernier, soit dix jours seulement avant que ne débute la mobilisation (au lycée Saint-Exupéry de Créteil), les conclusions de l’enquête Pisa de 2025 étaient rendues publiques. Elles indiquaient la poursuite du décrochage du niveau moyen des adolescents dans les trois disciplines évaluées : sciences, mathématiques et compréhension de l’écrit. On dispose sur ces deux dernières matières d’un comparatif depuis 2000, et, comme le montrent les courbes suivantes, la chute sur vingt-cinq ans est spectaculaire.
Comme on l’a vu, les mauvaises conditions de travail dans certains établissements et le fonctionnement de Parcoursup [site web destiné à recueillir et gérer les vœux d'affectation des futurs étudiants à l'université] sont les principaux moteurs de la mobilisation lycéenne. Mais les doutes sur la valeur réelle de leur futur bac et sur leur niveau scolaire véritable participent également du désarroi et de l’inquiétude d’une partie de ces jeunes.
L’enquête LEC (pour lire, écrire, compter) est moins connue que Pisa, mais tout aussi précieuse pour objectiver les évolutions de long terme. Pilotée par la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance du ministère de l’éducation nationale, cette enquête est réalisée depuis 1987 auprès d’élèves de CM2. La dernière livraison date de 2021, et nous disposons donc d’un champ d’observation s’étalant sur plus de trente ans. Les résultats de l’enquête LEC sont congruents avec ceux de Pisa, mais ils nous montrent que le décrochage est intervenu dès les années 1990 et dès l’école élémentaire. La chute du niveau scolaire est donc durablement installée et prend sa source dès les premières années d’apprentissage.
Ainsi, en calcul, par exemple, le score moyen des élèves de CM2 s’établissait à 250 points en 1987, contre seulement 175 en 2021. De manière très concrète, quand 74 % des élèves de CM2 réussissaient l’exercice sur les divisions en 1987, ils n’étaient plus que 37 % en 2017, le taux de réussite ayant été divisé par deux en trente ans… Pour ce qui est de l’orthographe, le recul est plus spectaculaire encore. La même dictée de 67 mots, « sans difficulté particulière » d’après les responsables de l’enquête LEC, est administrée à chaque nouvelle édition de l’étude. En 1987, la proportion d’élèves effectuant 15 fautes ou plus (ce qui est beaucoup au regard de la longueur du texte, qui fait seulement 10 lignes) était d’un tiers. Trente-quatre ans plus tard, c’est la quasi-totalité de la classe d’âge (90,5 %) qui affiche une aussi piètre performance.
[Moins résistants à la frustration et moins maîtres de leurs pulsions]
Parallèlement à l’attachement viscéral à la liberté de choix dont nous avons parlé précédemment, toute une partie des individus évoluant dans ce nouveau régime psychique, et notamment les plus jeunes, entretiennent un rapport différent à l’autorité et aux figures qui l’incarnent. Et ils se montrent également beaucoup moins résistants à la frustration et moins en capacité de canaliser leurs pulsions. Et si l’absence de réponse politique au sommet de l’état au début du mouvement et l’envoi en nombre d’effectifs de police non spécialisés dans le maintien de l’ordre aux abords des lycées ont tendu la situation et amplifié la mobilisation et la détermination des lycéens, ces caractéristiques de la nouvelle psyché collective expliquent que la mobilisation ait très vite été marquée par des épisodes de violences. [À nuancer quand on voit la composition particulière des émeutiers violents] Comme lors des précédents mouvements de contestation juvénile, les affrontements ont d’abord traditionnellement opposé une partie des manifestants aux forces de l’ordre. Mais le degré de violence (notamment du fait de l’usage récurrent des désormais célèbres mortiers d’artifice) a monté de plusieurs crans. À la date du 7 octobre, soit un peu moins de trois semaines après le début du mouvement, pas moins de 761 policiers et gendarmes, ainsi que 215 manifestants avaient été blessés. Si ce mouvement se distingue déjà par son lourd bilan, il se singularise également par la nature des personnes ayant été visées par les violences. En effet, à ce jour, 65 personnels de l’éducation nationale ont été agressés. De tels actes ne s’étaient jamais produits jusqu’ici, pas même en Mai 68, période durant laquelle les repères et les interdits traditionnels étaient encore en place.
Ces scènes de proviseurs et d’enseignants (mais aussi de pompiers), molestés, voire tabassés, par de jeunes manifestants, illustrent que des verrous ont sauté.[Ces verrous avaient sauté dans les banlieues immigrées depuis longtemps, les représentants de l'État français y étaient déjà agressés, les bâtiments officiels saccagés.] L’autorité symbolique, dont ces professions bénéficiaient sous l’ancien régime psychique, ne dissuade manifestement plus certains émeutiers de s’en prendre à eux désormais. Ces agressions dans les lycées en marge de la mobilisation ne sont que la pointe émergée d’un phénomène beaucoup plus répandu dans toute la société. Par un effet de concomitance des temps, la RATP a par exemple déployé en cette rentrée une vaste campagne d’affichage sur son réseau pour rappeler les peines encourues en cas d’agressions physiques ou menaces et crachats sur ses agents. Non seulement ces totems d’immunité dont bénéficiaient certaines professions ne sont plus reconnus, ni respectés, mais, parallèlement, la propension à canaliser son agressivité a été nettement abaissée. Alors que, sous l’ancien régime psychique, l’individu avait été conditionné dès le plus jeune âge à gérer sa frustration, à prendre son mal en patience et à maîtriser ses pulsions, cette aptitude ne va plus de soi chez certains, qui se laissent déborder par leurs affects. Des expressions du langage courant comme «péter un câble» ou « péter un plomb » traduisent bien cette configuration psychique nouvelle en donnant à voir l’image d’une surcharge qui doit être immédiatement évacuée, car l’individu ne parvient plus à l’absorber et à y faire face. Lorsqu’un jeune impliqué dans l’agression du policier à Belfort explique qu’il ne sait pas ce qui lui a pris et qu’il a « été pris par l’adrénaline », on retrouve typiquement cette difficulté à contenir ses affects et ses pulsions.
Cela ne signifie pas que la violence est nouvelle. Elle a toujours existé, notamment dans les mobilisations sociales. Mais dans ses travaux sur ce qu’il appelait le « processus de civilisation », Norbert Elias avait montré comment, de manière séculaire, les sociétés occidentales avaient travaillé à canaliser la violence et à domestiquer les pulsions. Aujourd’hui, certaines de ces forces de rappel sont apparemment beaucoup moins efficaces et les butées et les verrous sautent beaucoup plus facilement. Cette configuration psychique nouvelle et cette moindre capacité à maîtriser son agressivité s’accompagnent dans une partie des générations les plus jeunes d’une légitimation rationnelle et assumée du recours à la violence. 21 % des membres de la Gen Z (nés entre 1997 et 2010), soit la génération qui est actuellement mobilisée, considèrent ainsi que, dans certaines circonstances, la violence contre des personnes est un moyen acceptable de défendre ses idées.
Cette opinion est deux fois moins répandue parmi les personnes nées avant le début des années 1960 et qui furent donc très majoritairement conditionnées sous l’ancien régime psychique. Ce changement de rapport à la violence et cette moindre capacité à canaliser ses pulsions expliquent l’impressionnant bilan humain et matériel constaté au cours de ces semaines de mobilisation.
Voir aussi
Pour Éric Zemmour, les violences autour des lycées sont un avant-goût du chaos que l’alliance entre l’extrême gauche et la racaille prépare en France. L'impunité est le carburant de l'émeute. La justice doit frapper ces délinquants là où ça fait mal : au portefeuille et en mettant ceux qui détruisent et tabassent en prison.
Jeunes « belges » manifestent contre les réformes et veulent faire passer un message aux autorités.
Jeune : On est ici pour manifester Madame.
Journaliste : Contre ?
Jeune : Je ne sais pas mais on vient manifester.
Journaliste : Et c'est quoi votre message?
Jeune : TOUT CASSER !!!
#Bruxelles #Émeutes https://t.co/7Jt3fpPIiP
« Surproduction d'élites déclassées + culture française de l'honneur = situation explosive. »
C'est l'équation esquissée dans une conversation de Transmission (ci-dessous) avec Philippe d'Iribarne, économiste, anthropologue et ingénieur des Mines.
En France, le rang professionnel ne se contente pas de déterminer le revenu : il met l'honneur en jeu. Le diplôme a remplacé le titre de noblesse tout en conservant sa fonction distinctive. Il consacre le mérite et nourrit l'attente d'une position sociale à la hauteur des efforts consentis.
Pourtant, l'élargissement de l'accès aux études supérieures ne s'accompagne pas d'une multiplication équivalente des emplois prestigieux. Il en résulte des diplômés dont les titres ne leur procurent ni le statut ni la reconnaissance espérés.
Que devient, dès lors, le besoin de distinction lorsque le statut professionnel ne suffit plus à le satisfaire ?
Il peut se déplacer vers le terrain idéologique. Faute de pouvoir se distinguer par le revenu, les responsabilités ou le prestige du métier, certains diplômés trouvent dans les idées progressistes une autre forme de supériorité : celle de la conscience morale, de l'avant-garde intellectuelle et du combat contre un ordre social jugé injuste ou dépassé.
La contestation des hiérarchies établies devient alors, paradoxalement, un moyen de se singulariser. On ne possède peut-être pas le statut auquel on aspirait, mais on peut se considérer comme plus éclairé que ceux qui le détiennent. À la distinction professionnelle se substitue une distinction morale.
Nul besoin de réduire les convictions progressistes à une frustration sociale pour examiner cette hypothèse : chez certains diplômés déçus par leur trajectoire, l'adhésion à des idées radicales peut procurer une reconnaissance symbolique que la société ne leur accorde plus sur le plan professionnel.
Les travaux de Peter Turchin sur la surproduction des élites éclairent le risque politique : lorsqu'une société forme davantage de prétendants aux positions prestigieuses qu'elle ne peut en absorber, une partie d'entre eux peut se retourner contre l'ordre établi.
La France cumulerait ainsi deux facteurs de tension : la dévaluation des titres scolaires et une culture où le rang professionnel engage profondément l'honneur personnel. La frustration qui en résulte peut nourrir la contestation politique, voire la radicalisation.
Quand on ne peut plus devenir l'élite par sa position, reste-t-il à certains la possibilité de le devenir par leurs idées ?
L'apprentissage précoce de la lecture constitue un levier majeur pour réduire les inégalités scolaires.
Céline Alvarez vous présente son ouvrage Pourquoi il faut apprendre à lire en maternelle aux éditions Les Arènes. Entretien avec Sylvie Hazebroucq.
Fondé sur la recherche scientifique, cet entretien aborde la nécessité d'initier la lecture dès la maternelle. La langue française, particulièrement opaque, exige un temps d'assimilation étendu. Compresser cet apprentissage sur la seule année de CP accentue les inégalités sociales en faisant reposer la réussite sur le cadre familial.
Pour surmonter ces obstacles, la démarche présentée par Céline Alvarez repose sur l'association directe des sons aux lettres, l'usage de lettres mobiles et l'établissement d'un code de base simplifié. Cette méthode enclenche une boucle vertueuse d'auto-apprentissage, consolide la confiance de l'enfant et renforce le langage oral et écrit. Accorder ce temps précieux dès le plus jeune âge garantit un socle solide pour toute la scolarité.
00:00 - Parcours et motivations de Céline Alvarez 03:32 - Opacité de la langue française et question du temps 08:58 - Impact sur les inégalités scolaires 14:50 - Priorité au son de la lettre 20:55 - La boucle vertueuse de l'auto-apprentissage 30:27 - Historique de la langue et opacité orthographique 44:02 - Pratique des lettres mobiles et code de b
En tarissant presque l'immigration illégale vers les États-Unis, Donald Trump a transformé l'Amérique latine
Au cours des 50 dernières années, au moins 23 millions de personnes nées en Amérique latine ont migré vers les États-Unis. Aucun pays au monde n'avait jamais attiré un courant migratoire aussi massif et aussi constant — un mouvement qui a encore pris de l'ampleur après la pandémie de covid-19. Les gouvernements comme les populations d'Amérique latine s'y étaient habitués, tout comme à l'argent que ces nouveaux résidents aux États-Unis renvoyaient au pays.
Puis Donald Trump est revenu au pouvoir. Sur l'année achevée en juillet 2026, le service des douanes et de la protection des frontières des États-Unis a recensé 137 000 « rencontres » entre ses agents et des migrants à la frontière sud. Soit une chute de 94 % par rapport à la même période en 2024, qui en avait compté 2,4 millions. Le bouchon du Darién [la jungle quasi impénétrable entre la Colombie et le Panama, seul passage terrestre entre les deux Amériques]raconte la même histoire : sur la même période, les traversées y ont baissé de 99,9 %. Au Costa Rica, le nombre de migrants se dirigeant vers le nord est tombé à presque zéro, tandis que celui des migrants repartant vers le sud a bondi (voir graphique ci-dessous). Le couloir migratoire le plus fréquenté au monde s'est tu. Une partie de la flambée de l'après-covid — seul autre moment de la dernière décennie où la migration avait ralenti — allait de toute façon retomber. Mais ce changement est presque entièrement dû à M. Trump. Les migrants ont réagi au fait qu'il avait mis fin aux voies légales permettant de demander l'asile, renforcé les contrôles, accéléré les expulsions et clairement fait savoir qu'ils n'étaient pas les bienvenus.
Le Mexique fut longtemps à la fois une étape sur la route des États-Unis et le principal pays d'origine des migrants. Or le pays est devenu une destination pour d'autres migrants, explique Luciana Gandini, de l'UNAM [l'Université nationale autonome du Mexique, la plus grande du pays, située à Mexico]. Beaucoup séjournent à Casa Tochan [un foyer d'accueil pour migrants à Mexico] depuis bien plus d'un an.
Des Cubains, qui traversaient auparavant le Mexique pour gagner les États-Unis, s'y installent. Les demandes d'asile cubaines au Mexique sont passées de 17 884 en 2024 à 34 662 en 2025.
La chute de la natalité mexicaine redessine la donne migratoire
Selon l'enquête intercensitaire 2025 de l'INEGI, l'institut national mexicain de la statistique, le Mexique comptait environ 130,4 millions d'habitants dans les logements particuliers (130,9 millions au total), soit une hausse d'environ 3,5 % depuis 2020 — mais à un rythme qui continue de ralentir, de l'ordre de 0,7 % par an. En outre, la fécondité s'est effondrée : l'indicateur conjoncturel est tombé à 1,2 enfant par femme en 2024 (1,23 selon certains décomptes de l'enquête), après 1,6 en 2020-2022 et 1,9 en 2019 — très loin du seuil de remplacement, fixé autour de 2,1.
À ce niveau, comparable à celui de l'Europe du Sud ou de l'Asie de l'Est, les grandes cohortes de jeunes qui ont alimenté l'émigration vers les États-Unis depuis les années 1970-2000 ne se reconstituent plus. La population continuera certes de croître quelque temps par inertie démographique — l'âge médian n'est encore que de 32 ans —, mais les entrées dans l'âge actif vont se contracter au cours des prochaines décennies. Le Mexique, dont le solde migratoire net vers les États-Unis avait déjà fortement diminué avant les récents pics de transit, ne disposera bientôt plus du même réservoir de main-d'œuvre excédentaire. Il affrontera au contraire un vieillissement rapide et des tensions sur son propre marché du travail. L'immigration mexicaine directe vers les États-Unis perd ainsi son principal moteur structurel.
Les autres grandes économies proches des États-Unis connaissent aussi un afflux. Les demandes d'asile de Haïtiens au Canada sont passées de 8 124 en 2024 à 18 027 en 2025. Les demandes cubaines au Brésil ont grimpé de 22 000 à 42 000. Certains petits pays enregistrent des hausses proportionnellement encore plus fortes : l'Uruguay a accueilli un record de 15 000 Cubains en 2025, soit le triple de l'année précédente.
Les migrants ne rentrent plus au Costa Rica pour aller au Mexique puis les États-Unis. Ils en reviennent.
En réaction, beaucoup de gouvernements latino-américains durcissent leurs propres frontières. Abelardo de la Espriella, le nouveau président colombien de droite, a ordonné des descentes pour expulser les immigrants en situation irrégulière. Le pays compte au moins un demi-million de Vénézuéliens en situation irrégulière. En mars, le président chilien José AntonioKast [chef de file de la droite, élu fin 2025] s'est rendu dans le nord quelques jours après son investiture et a prononcé un discours pendant qu'on creusait derrière lui une tranchée profonde le long de la frontière péruvienne.
La plupart de ceux qui envisageaient de tenter les États-Unis restent désormais simplement sur place, chez eux ou là où ils se sont retrouvés en chemin. La perspective de mieux gagner sa vie aux États-Unis ne semble plus valoir le risque accru d'être refoulé à la frontière ou expulsé. Luis Alvarado, 41 ans, a quitté le Venezuela avec l'intention de travailler quelques années aux États-Unis. Arrivé au Panama, il a appris que la frontière avait été fermée : « J'ai décidé de ne pas prendre le risque », dit-il. « Ça semblait une mauvaise idée dès que Trump est passé à l'action », confie Carlos, un migrant colombien. Il était parvenu jusqu'à Monterrey [grande ville industrielle du nord du Mexique] avant de faire demi-tour.
Les transferts d'argent comptent aussi. Le Dialogue interaméricain, un groupe de réflexion basé à Washington, estime à un peu moins de 150 milliards de dollars par an les envois de fonds [des expatriés transfèrent à leur famille restée au pays] partant des États-Unis vers l'Amérique latine. Jusqu'ici, les transferts ont continué d'affluer dans l'ensemble. Les transferts vers l'Amérique centrale ont augmenté d'un cinquième en 2025, à 55,4 milliards de dollars ; le Honduras seul en a reçu près de 6 milliards au premier semestre 2026, en hausse de 14 %. Mais Manuel Orozco, du Dialogue interaméricain, pense que cette hausse s'explique par des migrants qui renvoient plus d'argent que d'habitude, dans la crainte d'être expulsés.
Cela ne pourra pas durer éternellement. Les envois de fonds approchent d'un « seuil », estime M. Orozco. Le nombre de transactions baisse déjà. Et le Mexique, qui compte plus d'émigrés installés aux États-Unis que tout autre pays, a vu la valeur de ses transferts reculer : les Mexicains ont renvoyé 61,8 milliards de dollars en 2025, en baisse de 4,6 % par rapport à 2024 — première chute annuelle depuis 2013 et plus forte baisse depuis 16 ans. Si cette tendance s'étend à toute la région, elle fera mal. Selon la Banque mondiale, l'argent envoyé au pays représente 19 % du PIB au Guatemala, 28 % au Salvador et plus de 30 % au Honduras.
Le tableau économique n'est toutefois pas entièrement sombre. Certains pays tiennent à garder davantage de leurs habitants — et à en accueillir d'autres. L'Amérique latine vieillit vite, avec une fécondité trop basse pour maintenir sa population. S'ils travaillent, les migrants et ceux qui reviennent au pays peuvent atténuer les pénuries de main-d'œuvre et soulager les finances publiques. Mais l'intégration se révèle délicate : beaucoup ont besoin d'aide pour leurs papiers, un logement ou un soutien psychologique.
Le ralentissement migratoire pourrait aussi avoir des conséquences politiques. Les départs massifs ont longtemps servi de soupape dans les pays répressifs comme Cuba, le Nicaragua ou le Venezuela. Ceux qui partent sont souvent jeunes, énergiques et relativement aisés — le type même des personnes les mieux placées pour contester efficacement le pouvoir en manifestant. « Sans émigration, vous aurez une forme de protestation sociale », dit M. Orozco.
Le freinage imposé par M. Trump pourrait n'être qu'une parenthèse. « Tout cela est temporaire », juge un responsable des Nations unies dans la région, selon qui les migrants repartiront vers les États-Unis dès qu'ils le pourront. Il cite une communauté de migrants haïtiens arrivés à Tijuana [ville du nord du Mexique, juste en face de la Californie] entre 2014 et 2016, et qui s'y était bien intégrée — leurs enfants étaient mexicains. Ils sont pourtant repartis presque du jour au lendemain quand, en 2021, Joe Biden, alors président, a renouvelé le statut de protection des Haïtiens aux États-Unis [un régime fédéral qui protège certains migrants de l'expulsion]. Les États-Unis continuent d'offrir des perspectives économiques que nul autre pays ne peut égaler, explique Marcus González, un Salvadorien qui se trouve à Mexico après avoir été expulsé des États-Unis en décembre. Mais comme la communauté y est déjà très implantée, l'écho des nouvelles opportunités aux États-Unis circule vite.
Les migrants, de leur côté, rechignent à rentrer simplement au pays. Le Venezuela en apporte l'illustration la plus nette : depuis que le dictateur du pays, Nicolás Maduro, a été capturé par les forces spéciales américaines en janvier, peu de Vénézuéliens sont rentrés. Une enquête menée en février et mars auprès de Vénézuéliens de l'étranger révèle que seuls 45 % envisageraient de revenir, même si la situation s'améliorait. « Il faudra des années pour que ça aille mieux », dit Alexander, un Vénézuélien de 59 ans installé à Mexico.
Le nombre de personnes se dirigeant vers les États-Unis remonte depuis mai. À Casa Tochan, on voit arriver ces derniers temps davantage de monde — surtout des Honduriens — bien décidé à poursuivre vers le nord. M. Orozco prévoit environ 415 000 entrées irrégulières aux États-Unis cette année, soit 2 % de plus que l'an dernier, tout en restant loin derrière les 750 000 de 2019. À terme, il prévoit que le nombre se stabilisera autour de 600 000, tout en notant qu'une crise pourrait faire flamber les chiffres.
Ce rebond ne ressemblerait en rien au boom migratoire de 2021 à 2023, quand les agents frontaliers appréhendaient 2 millions de personnes par an à la frontière sud. Aucun démocrate susceptible de succéder à M. Trump ne serait probablement disposé à reprendre l'approche laxiste de M. Biden en matière de sécurité frontalière. Mais la migration, rappelle Mme Gandini (UNAM), n'est pas un phénomène unilatéral. Certains de ceux qui se sont installés, ont trouvé du travail et fondé une famille au Mexique y resteront probablement, quoi qu'il arrive. D'autres, notamment ceux dont la famille se trouve aux États-Unis, partiront dès qu'ils le pourront. M. Trump est parvenu à étrangler un important couloir migratoire. Mais les forces qui poussent les êtres humains à franchir les frontières lui survivront — et finiront sans doute par reprendre le dessus, déclare The Economist de Londres.
Texte d'Alain Destexhe paru dans le FigaroVox. Entre la récitation du Coran devant les professeurs de la Katholieke Universiteit Leuven et les mesures prises par l’université de Gand contre un de ses chercheurs, les universités cèdent à l’idéologie progressiste, au détriment de la liberté académique, estime le sénateur honoraire belge. Alain Destexhe est médecin, ex-secrétaire général de MSF, sénateur honoraire belge, et fondateur du parti belge Libéraux Démocrates. Dernier livre paru Mayotte : comment l’immigration détruit une société (Éditions Texquis, 2025).
Quelques semaines plus tôt, l’Université de Gand (UGent) s’était trouvée au cœur d’une autre polémique, tout aussi révélatrice, celle de la liberté académique. Elle accueillait comme postdoctorant le chercheur américain Nathan Cofnas, celui qui avait accusé de plagiat Jason Arday, le plus jeune professeur noir de l’histoire de Cambridge, icône des médias britanniques. D’autres révélations montrèrent que son parcours officiel relevait de la mythomanie. Le scandale prit une ampleur nationale. Arday démissionna de Cambridge, puis se suicida. Cofnas fut alors accusé d’être responsable de sa mort, notamment lors d’une manifestation à Trafalgar Square, où son nom fut jeté en pâture à la foule, comme dans les «Deux Minutes de la Haine» de 1984.
L’UGent, qui aurait dû protéger son chercheur, le suspendit en raison aussi de ses travaux antérieurs portant sur l’hérédité, des thèses controversées, mais jamais vraiment réfutées. Après des pressions du monde entier pour défendre sa liberté de chercheur – jusqu’à l’intervention de l’ambassadeur américain – la suspension fut levée, mais il demeure soumis à des mesures restrictives absurdes comme l’interdiction de se rendre sur le campus et d’enseigner ! Son contrat ne sera vraisemblablement pas renouvelé. Au lieu d’être félicité, Nathan Cofnas fut diabolisé. Il a pourtant rendu service à Cambridge et à l’ensemble du monde universitaire en démontrant l’aberration des politiques de DEI (Diversité, Équité, Inclusion) qui avaient promu Jason Arday en raison de sa couleur de peau au détriment d’autres plus qualifiés.
Les décisions de l’UGent ont été prises par Petra De Sutter, rectrice depuis 2025, personne transgenre , ancienne sénatrice, puis vice-première ministre Groen (écologiste), militante de longue date des droits LGBT, qui n’avait quasiment plus rien publié depuis dix ans. Qu’une université prestigieuse – deuxième belge et 98e mondiale au classement de Shanghai – ait choisi un profil politique militant minoritaire pour la diriger, dans une Flandre politiquement ancrée à droite, montre l’écart entre l’institution et la société dont elle est issue.
L’Université libre de Bruxelles (ULB) a, elle, depuis longtemps renoncé au libre examen, son principe fondateur. Elle s’est complètement discréditée en choisissant Rima Hassan [d'origine palestienne, c'est une politicienne de gauche, députée au Parlement européen] comme marraine de la promotion de droit 2025. Enfin, récemment à Liège, un professeur réputé et médiatique, Damien Ernst, a été violemment entarté en plein cours par le Vrai Comité (Populaire) d’Éthique de l’ULiège (sic). Au-delà de l’accusation de fascisme pour sa collaboration scientifique avec Thales dans le domaine de la défense, l’action, largement relayée, visait à menacer tout professeur qui se risquerait à sortir de la doxa imposée par les étudiants gauchistes.
Depuis le 7 octobre 2023 , toutes les universités belges ont vu se succéder occupations de bâtiments et campagnes de boycott d’Israël. Les étudiants y ont imposé une grille de lecture unique du conflit israélo-palestinien, peu contestée par les autorités universitaires. Le pogrom du 7 octobre et le rôle du Hamas sont devenus secondaires. Israël, et souvent les Juifs, sont devenus des sujets collectifs de culpabilité. En avril 2026, trois universités flamandes (Anvers, Gand et la Vrije Universiteit Brussel) ont porté cette logique à son comble en décernant un doctorat honoris causa conjoint à Francesca Albanese, la rapporteuse spéciale de l’ONU. Elles ont ainsi conféré une légitimité académique à une figure militante, malgré de nombreuses protestations. Gand honore Albanese, l’activiste propalestinienne, mais sanctionne Cofnas, le chercheur !
Dans toutes les universités, le palestinisme s’inscrit dans la convergence des luttes. Climat, LGBTQ, anticapitalisme, décolonialisme, boycott d’Israël voire antisémitisme font partie de la lutte antifasciste. Le discours militant mélange génocide, sionisme, énergies fossiles… comme s’il s’agissait d’une seule et même cause et dénonce des « systèmes d’oppression ». Petra De Sutter, militante transgenre et figure propalestinienne, véritable égérie médiatique, incarne cette fusion réussie au sommet de l’Université de Gand, comme un modèle à suivre en Occident. L’avenir de la jeunesse belge est entre de bonnes mains !
[Si l'on regroupe l'ensemble du territoire belge, les projections et modèles sociologiques estiment que les jeunes de confession musulmane représentent environ 12 % à 15 % de la population totale des moins de 25 ans en Belgique.]
Recension de The Proof in the Code, de Kevin Hartnett — Quanta, 288 pages, 30 $ américains, parue dans le Wall Street Journal légèrement adaptée pour un public francophone non scientifique. Nos commentaires entre crochets.
Le monde des mathématiques a été ébranlé jusqu'à ses fondements le mois dernier, quand OpenAI a annoncé avoir résolu l'un des problèmes les plus célèbres de la discipline. Le problème de Navier-Stokes [un problème central de la dynamique des fluides : ces équations décrivent l'écoulement de l'eau ou de l'air, et l'on ignore encore si elles admettent toujours des solutions régulières ; c'est l'un des sept « problèmes du millénaire », dotés d'un prix d'un million de dollars chacun], qui porte sur la dynamique complexe des fluides, avait résisté aux assauts des mathématiciens pendant près de deux siècles. Pour en venir à bout, OpenAI a lancé un essaim de 10 000 agents d'intelligence artificielle, qui ont eu besoin de 88 heures pour parvenir au résultat, puis de 17 heures supplémentaires pour le faire confirmer par le programme de vérification informatisée Lean [un « assistant de preuve » : un logiciel qui contrôle, pas à pas, la validité logique de chaque étape d'une démonstration]. En chemin, la société a devancé Tristan Buckmaster, mathématicien à l'Université de New York, et ses collaborateurs, qui étaient sur le point d'aboutir à une solution. L'annonce a été un choc pour nombre de mathématiciens et a suscité un profond questionnement. Mais elle n'aurait peut-être pas surpris Alan Turing.
Turing n'avait que 24 ans en 1936, quand il a imaginé une expérience de pensée simple mais radicale : représentons-nous, proposait-il, une machine composée d'un ruban infini divisé en cases où sont écrits des signes, et d'une « tête » (c'est son terme) capable de lire et d'écrire des signes. La tête lirait le signe contenu dans une case, répondrait en écrivant un autre signe, puis passerait à la case suivante et recommencerait — le tout selon un ensemble de règles fixées à l'avance. La proposition paraissait à la fois triviale et inutile : après tout, la machine ne « fait » rien d'autre que transformer des signes dépourvus de sens en d'autres signes dépourvus de sens. Et pourtant, la « machine de Turing », comme on finirait par l'appeler, a fourni les fondements théoriques de tous les ordinateurs conçus depuis.
Turing n'était pas informaticien, même s'il a inventé la discipline. C'était un mathématicien, et sa machine incarnait le « formalisme » [une école de pensée selon laquelle faire des mathématiques, c'est déplacer des symboles selon des règles convenues, sans se préoccuper de leur « sens »] — une idée qui transformait alors son domaine : loin d'être l'étude de vérités universelles, les mathématiques ne seraient rien d'autre que la manipulation de signes dépourvus de sens selon des règles prédéterminées. Quoi de plus approprié, dès lors, qu'une machine qui fait exactement cela ? Il s'ensuivait que la machine de Turing pouvait produire toutes les mathématiques possibles — et bien mieux qu'un être humain, par nature sujet à l'erreur.
Comme le raconte Kevin Hartnett dans The Proof in the Code (« La preuve dans le code »), dès que les premiers ordinateurs numériques furent disponibles, leurs créateurs cherchèrent à mettre la proposition de Turing à l'épreuve. Dans les années 1950 et 1960, des chercheurs mirent au point des « prouveurs » automatiques de théorèmes (ATP), capables d'examiner de longues formules mathématiques pour déterminer si elles étaient vraies sous certaines conditions. Les ATP se révélèrent puissants et efficaces — du moins pour certains types de problèmes.
Lean fut d'abord un programme conçu pour déceler les bogues des produits de Microsoft. Il a fini par révolutionner les mathématiques.
Il apparut toutefois clairement que la plupart des questions qui intéressent les mathématiciens ne se prêtent pas si facilement à la machine. C'est pourquoi, quitte à transiger sur l'idéal de la démonstration mécanisée, les chercheurs développèrent les assistants interactifs de preuve (ITP) : le mathématicien propose une argumentation formelle, et le programme vérifie si elle est correcte, et à quelles conditions. Grâce à cet outil plus souple, Kenneth Appel et Wolfgang Haken réussirent en 1976 à démontrer le théorème des quatre couleurs [l'affirmation que quatre couleurs suffisent pour colorier n'importe quelle carte de façon que deux régions voisines ne portent jamais la même couleur], qui tenait en échec les mathématiciens depuis plus d'un siècle ; et Thomas Hales fit de même pour un problème plus prestigieux encore : la conjecture de Kepler, vieille de quatre siècles [la question de savoir comment empiler des sphères identiques — des oranges, par exemple — pour qu'elles occupent le moins d'espace possible].
Même ainsi, les ITP restèrent impopulaires auprès des mathématiciens en exercice. Ces derniers découvrirent vite que rendre une argumentation mathématique compréhensible pour un programme informatique exigeait un travail colossal. Il fallait réduire le raisonnement à un enchaînement formel d'étapes à donner le vertige — et en faire autant pour toutes les mathématiques sur lesquelles il reposait. Dans leurs échanges ordinaires, les mathématiciens s'appuient sur un vaste fonds de savoir qu'ils peuvent tenir pour acquis chez leurs collègues. Pour soumettre un raisonnement à un ITP, tout cet arrière-plan doit être saisi, explicitement et formellement, jusqu'aux définitions les plus élémentaires des nombres. Paradoxalement, s'attaquer à un problème mathématique à l'aide de l'ordinateur se révélait souvent bien plus laborieux que le traiter à la méthode traditionnelle.
The Proof in the Code raconte l'histoire de Lean, l'ITP qui a fini par installer la démonstration par ordinateur au cœur des mathématiques contemporaines. Lean est né de l'imagination de Leonardo de Moura, informaticien chez Microsoft Research au début des années 2000. Son objectif initial était modeste : créer un programme capable de repérer les bogues cachés dans les produits Microsoft. Son programme Z3 s'avéra très efficace à cette tâche pour Windows 7, avant sa sortie en 2009, et Lean devait aller plus loin : là où Z3 ne pouvait vérifier que des exécutions particulières d'un programme avec des valeurs particulières, Lean fut conçu pour traquer les bogues dans les programmes pris dans leur ensemble.
De Moura comptait sans doute mettre Lean au service de la rentabilité de Microsoft ; il découvrit pourtant rapidement que les personnes les plus intéressées par le programme étaient les mathématiciens. Chercher les bogues d'un programme informatique, il se trouve, se distingue à peine de la vérification d'une démonstration mathématique formelle — précisément le travail des ITP. M. de Moura se mit donc à travailler de près avec un petit cercle de mathématiciens résolus à faire de l'ordinateur un outil standard de leur discipline.
[L'auteur du livre] Hartnett brille surtout lorsqu'il peint les personnalités et les dynamiques de ce petit cercle. M. de Moura, brillant mais effacé, maintient le projet sur les rails à force d'acharnement. Son plus proche collaborateur, Jeremy Avigad, est un mentor universitaire dans la plus pure tradition, qui rallie ses étudiants à la cause. Mario Carneiro, plus jeune, se heurte parfois à M. de Moura ; il possède une passion inextinguible pour la formalisation des démonstrations. Kevin Buzzard, théoricien des nombres britannique haut en couleur, est convaincu que Lean va débarrasser les mathématiques de leur laisser-aller excessif.
Pour conjurer la besogne de Sisyphe qu'aurait représentée la formalisation, à partir de zéro et à chaque fois, de toutes les mathématiques pertinentes, les enthousiastes de Lean décidèrent de créer Mathlib [une bibliothèque où sont rassemblés des milliers de résultats mathématiques déjà formalisés, les lemmes, afin que les nouvelles démonstrations puissent s'appuyer sur ce socle commun] — une bibliothèque de mathématiques formalisées. Ce fut une entreprise de longue haleine et sans terme défini, qui provoqua des frictions au sein de l'équipe. En particulier, M. de Moura, absorbé par l'amélioration des capacités fondamentales de Lean, passait de longues heures chaque jour à corriger les entrées de Mathlib soumises par d'autres contributeurs, qui lui paraissaient exigeants et peu respectueux. Mais à mesure que la bibliothèque grossissait et que sa réputation se répandait, toujours plus de mathématiciens furent attirés par la contribution, et rejoignirent le cercle Lean.
Une percée survint fin 2020. Peter Scholze, lauréat de la médaille Fields (surnommée « le Nobel des mathématiques »), demanda de l'aide à M. Buzzard : Lean pourrait-il vérifier sa démonstration la plus récente et la plus ardue, dans un domaine appelé « tenseurs liquides » [un domaine sans rapport avec les liquides ordinaires — le nom désigne certains espaces de fonctions particuliers] ? Comme cette démonstration reposait sur une montagne de résultats antérieurs, la faire passer par Lean exigeait de formaliser tout ce savoir mathématique et de l'inscrire dans Mathlib. Le projet mobilisa 28 mathématiciens et 18 mois de travail ; mais en juillet 2022, M. Scholze annonçait que Lean avait vérifié sa démonstration. Un an plus tard, Terence Tao, de l'Université de Californie à Los Angeles — autre médaillé Fields, et peut-être le mathématicien le plus influent du monde — réunit un groupe encore plus vaste pour utiliser Lean à vérifier sa démonstration de la conjecture polynomiale de Freiman-Ruzsa [une conjecture de combinatoire additive, domaine qui étudie notamment les propriétés des ensembles de nombres sous l'addition]. Il n'était plus possible d'en douter : Lean était devenu un pilier des mathématiques de pointe.
Mais alors même que Lean faisait ses preuves, une autre révolution se jouait hors des amphithéâtres. D'abord OpenAI, puis de nombreuses autres sociétés, se mirent à offrir de grands modèles de langage (LLM) capables d'écrire de la prose, de traduire la parole, de produire des vidéos à la demande, et bien davantage. Entraînés sur des masses sidérantes de sources produites par des humains, ces LLM recourent à des algorithmes statistiques pour produire des résultats quasi impossibles à distinguer de créations humaines.
Les LLM fournissaient des résultats déplorables en mathématiques — jusqu'à ce que des humains les branchent sur un programme nommé Lean. Une boucle de rétroaction a permis d'aboutir à des démonstrations correctes.
Au départ, les LLM étaient en effet pitoyables en mathématiques. Quand on leur demandait de générer une démonstration, ils produisaient un texte [de manière probabiliste en devinant le mot suivant le plus probable] qui en avait l'apparence, mais logiquement incohérent. Puis Thomas Hubert, chez DeepMind (Google), trouva le moyen d'améliorer leurs performances : au lieu de s'en tenir à une mauvaise « preuve », les LLM soumettraient leur premier jet à Lean, qui leur renverrait son opinion. Le LLM s'appuierait sur ce retour pour produire une version meilleure, qu'il soumettrait de nouveau à Lean. Après de nombreuses itérations, le système d'IA pouvait produire une démonstration correcte. Ce cycle, démultiplié par l'usage d'agents d'IA autonomes, s'est révélé déterminant dans le résultat d'OpenAI sur Navier-Stokes.
Sommes-nous enfin en présence d'une véritable machine de Turing, capable de produire des mathématiques avancées sans intervention humaine ? On peut sérieusement le soutenir. Et pourtant, à la lecture de The Proof in the Code, qui conduit le lecteur jusqu'au seuil des percées actuelles, l'auteur de l'article a été frappé autant par les limites des mathématiques produites par les machines que par leur puissance. Lean peut vérifier n'importe quel enchaînement de déductions, mais il repose toujours sur Mathlib — un corpus mathématique créé par des humains, jugé important et porteur de sens par des humains.
De même, la démonstration de Navier-Stokes par OpenAI fut, sans l'ombre d'un doute, un exercice fantastiquement complexe de manipulation de signes. Mais ce sont des humains qui ont jugé important de dépenser des millions de dollars en agents d'IA pour se livrer à cet exercice particulier de manipulation de signes. Il faut donc se demander : une méthode de démonstration qui se passe de l'intuition humaine et doit être admise sur parole peut-elle être tenue pour des mathématiques ? Dans une lettre récente, plus de 25 médaillés Fields (dont MM. Scholze et Tao) ont répondu : « non ». La démonstration d'OpenAI est presque certainement correcte. Mais un résultat qui ne fait rien pour faire progresser la compréhension humaine, soutiennent-ils, peut difficilement être appelé mathématiques.
La discipline est à un tournant. L'adoption généralisée de Lean et les percées des LLM obligent les mathématiciens, pour la première fois depuis plus d'un siècle, à revisiter les fondements de leur domaine. Qu'est-ce qui mérite d'être appelé mathématiques ? Qu'est-ce qu'une démonstration ? Et à qui, de l'humain ou de la machine, revient le mérite ? The Proof in the Code, de Kevin Hartnett, est un récit vivant et profondément humain du chemin qui nous a menés jusqu'ici.
Pendant plus de 20 ans, Bruno Gaia a enseigné dans des collèges de banlieue. Dans Blanc cassé, il raconte l’histoire de Nico, 12 ans, et celle de Benoît, professeur dans le même établissement.
Un roman né d’une « décennie de la chute » : niveau qui s’effondre, communautarisme, omerta du « pas de vague », management par la terreur.
Dans cet entretien, il explique pourquoi il a fini par témoigner, comment l’institution communique sans vraiment agir et pourquoi, selon lui, beaucoup de parents n’imaginent pas ce que vivent certains élèves — notamment ceux qui se retrouvent minoritaires dans leur propre collège.
Il parle aussi d’« assimilation à l’envers », de la scène finale avec la mère de Nico et de sa volonté de rester romancier plutôt que militant.
📕 Blanc cassé — par Bruno Gaia Éditions de La Nouvelle Librairie