Dans un monde occidental confronté à l'effondrement de sa natalité — 1,6 enfant par femme aux États-Unis en 2024, souvent moins encore en Europe et en Asie de l'Est —, les gouvernements multiplient les initiatives coûteuses : primes à la naissance, crèches subventionnées, congés parentaux allongés. Pourtant, une étude récente de l'université Stanford suggère qu'une mesure bien plus simple et économique pourrait inverser la tendance : laisser les salariés travailler de chez eux, ne serait-ce qu'un jour par semaine.
Publiée en août 2025 sous le titre « Work from Home and Fertility », cette recherche menée par l'économiste Nicholas Bloom et plusieurs co-auteurs s'appuie sur une vaste enquête internationale de plus de 19 000 travailleurs répartis dans 38 pays. Le constat est frappant : les couples où les deux conjoints télétravaillent au moins un jour par semaine affichent une fécondité totale supérieure — de l'ordre de 0,2 enfant supplémentaire par femme en moyenne dans l'échantillon mondial, et 0,18 aux États-Unis. Selon certaines projections intégrant les intentions de fécondité future, cet effet pourrait même atteindre 0,3 à 0,5 enfant par couple.
290 000 naissances américaines liées au télétravail en 2024
L'ampleur de l'impact dépasse les prévisions initiales. Aux États-Unis, l'essor du télétravail consécutif à la pandémie de COVID-19 expliquerait environ 290 000 naissances supplémentaires pour la seule année 2024 — soit près de 8 % des naissances totales enregistrées cette année-là. Sur l'ensemble de la période 2021-2025, les chercheurs estiment à 80 000 par an en moyenne le nombre de naissances attribuables à cette nouvelle organisation du travail.
Ces chiffres, qui peuvent paraître considérables, reposent sur une méthodologie rigoureuse. Les auteurs ont pris soin de contrôler les biais de sélection — par exemple en tenant compte du potentiel de télétravail propre à chaque métier avant la pandémie — afin d'isoler l'effet réel du travail à domicile de celui d'autres facteurs socio-économiques.
Ensuite, une meilleure conciliation entre vie professionnelle et vie familiale. Le temps gagné sur les trajets — souvent plusieurs heures par semaine — peut être réalloué à la parentalité, au sommeil, au sport, ou tout simplement à la vie de couple. Les femmes ayant déjà des enfants expriment d'ailleurs dans les enquêtes un désir particulièrement marqué de télétravailler, signe que cette organisation répond à un besoin profond de flexibilité.
Une politique familiale par accident
L'étude ne prétend pas que le télétravail constitue une solution miracle à la crise démographique. Les freins structurels demeurent massifs : coût du logement prohibitif dans les grandes métropoles, précarité économique croissante, absence de services de garde d'enfants abordables et accessibles, évolution des aspirations individuelles. Mais elle suggère qu'un modèle de travail hybride généralisé — entre un et trois jours à domicile par semaine — pourrait représenter l'une des politiques natalistes les plus efficaces… et les moins coûteuses pour les États.
Pourtant, depuis 2023, de nombreuses entreprises — notamment dans les secteurs technologique et financier — ont entrepris de forcer le retour au bureau à temps plein, invoquant pêle-mêle la culture d'entreprise, la collaboration spontanée ou le contrôle managérial. Si l'étude de Stanford se confirme, ces politiques de rappel pourraient constituer, presque par inadvertance, l'une des mesures anti-natalistes les plus discrètes jamais mises en œuvre.
Des résultats à confirmer, un débat à ouvrir
Comme toute étude observationnelle, celle-ci présente des limites. Malgré les contrôles statistiques, il reste difficile d'exclure totalement l'hypothèse selon laquelle les couples choisissant le télétravail possèdent déjà d'autres caractéristiques favorables à la parentalité : revenus plus élevés, stabilité professionnelle, niveau d'éducation, valeurs familiales. De plus, les projections sur les intentions futures de fécondité — qui font grimper l'effet estimé à 0,3 ou 0,5 enfant — demeurent fragiles : vouloir un enfant dans cinq ans ne garantit pas qu'on l'aura.
Enfin, le chiffre de 290 000 naissances attribuées au télétravail en 2024 aux États-Unis — soit 8 % du total — paraît considérable et mériterait d'être vérifié par des recherches indépendantes utilisant d'autres sources de données.
Reste que ces résultats, même s'ils nécessitent confirmation, ouvrent une piste de réflexion majeure. Ils rappellent que la natalité ne dépend pas seulement de transferts monétaires ou d'infrastructures publiques, mais aussi — peut-être surtout — de la qualité de vie quotidienne, du temps disponible, de la réduction du stress et de la possibilité de concilier ambitions professionnelles et désir d'enfants.
À l'heure où les démographes multiplient les scénarios catastrophes sur le vieillissement des populations occidentales, et où les gouvernements cherchent désespérément des leviers d'action, le télétravail offre une solution paradoxale : une des politiques familiales les plus efficaces pourrait bien être… de laisser les gens travailler chez eux.











