Le travail de Longbeard illustre la manière dont les technologies les plus avancées au monde transforment des traditions millénaires. Il met aussi en lumière la course effrénée des institutions religieuses et des entreprises pour influencer le développement et l’usage de l’IA. Cette dernière commence à accomplir des missions traditionnellement dévolues aux religions : forger la vision du monde des individus et les guider dans leur quête de sens. Or, les grands systèmes d’IA actuels sont conçus par des laboratoires de la Silicon Valley et de Chine, avec peu d’apport religieux — une situation qui inquiète les dirigeants religieux. Dans sa première encyclique, publiée en mai, le pape Léon XIV a rappelé une vérité souvent oubliée : la technologie n’est jamais neutre. Elle porte « l’empreinte de ceux qui la conçoivent, la financent, la réglementent et l’utilisent ». Certains craignent que l’IA ne soit excessivement laïque/athée et qu’elle n’érode, voire ne supplante, les croyances religieuses.
Une préoccupation plus profonde encore est que l’IA puisse modifier la relation entre le clergé et les laïcs. L’imprimerie avait déjà offert à un public chrétien bien plus large l’accès à la Bible, ouvrant la voie à de nouvelles interprétations de la foi — puis à leur diffusion, en dépit des résistances du clergé. Aujourd’hui, les conseils religieux fournis par l’IA pourraient réduire l’influence des guides spirituels. Waleed Kadous, créateur d’Ansari, un chatbot destiné aux musulmans, craint que les modèles, souvent « flagorneurs et centrés sur l’utilisateur plutôt que sur sa communauté », n’orientent les croyants vers une pratique « plus individualisée ».
À l’extrême, l’IA alimente une forme d’« improvisation religieuse », explique Beth Singler, de l’université de Zurich. À mesure que les gens interagissent avec des agents IA et des chercheurs spirituels partageant les mêmes idées, certains forment de nouvelles confessions peu structurées. Par exemple, « Theta Noir », un « collectif spirituel », attend MENA, une future superintelligence dotée de pouvoirs divins, qui accordera à l’humanité « la grande mise à niveau ».
La plus grande inquiétude des chefs religieux concernant l’IA est peut-être que de nombreuses personnes se tournent vers elle plutôt que vers les autorités spirituelles pour trouver des réponses. Shaza Nasheha, une musulmane de 37 ans originaire de Singapour, avoue ainsi interroger régulièrement ChatGPT pour éclairer des concepts islamiques. Selon le CEFE AI, une initiative de recherche impliquant plusieurs universités confessionnelles, les questions religieuses représentaient environ 5 % des échanges dans un ensemble de données public, comprenant des millions de conversations avec des robots conversationnels.
Pastoral, mais sans Dieu
Pourtant, ces modèles de pointe affichent un biais «laïque» marqué. Une analyse récente de The Economist a révélé que les outils d’OpenAI étaient moins religieux que les répondants dans n’importe quel pays du monde. Le CEFE AI a soumis 150 questions sur le deuil, les relations, la moralité et d’autres problèmes personnels ou éthiques à 27 grands modèles linguistiques. Dans un article à paraître, l’équipe explique que ces derniers ne font référence à la religion que dans 5 à 16 % des réponses, alors que les personnes interrogées estimaient que les idées religieuses seraient pertinentes dans 45 à 59 % des cas.
Ceux qui, en quête de sens, se tournent vers l’IA risquent de se voir proposer des conseils de développement personnel plutôt que l’écoute d’un imam, d’un prêtre ou d’un rabbin. « Si les entreprises considèrent la laïcité comme la norme, la foi en pâtira », met en garde David Wingate, du CEFE AI. Certaines religions pourraient aussi être moins bien traitées que d’autres. Dans une autre étude à paraître, le CEFE AI constate que les chatbots incitent davantage les utilisateurs à se convertir au catholicisme qu’à rejoindre les Témoins de Jéhovah.
Les dirigeants religieux craignent que les assistants virtuels laïques, fondés sur l’IA, ne se contentent pas d’éroder la foi : ils risquent aussi de fragiliser les individus. Comme le souligne Audrey Tang, ancienne ministre taïwanaise, ces outils « privilégient le réconfort immédiat ». Or, de nombreuses confessions considèrent les frictions, la critique et les interactions humaines comme des éléments essentiels pour forger le caractère. Dans le taoïsme, par exemple, la tension entre les contraires est au cœur de la création. Juewei Shi, une nonne bouddhiste de l’ordre de Fugangshan, craint que les gens ne deviennent incapables d’affronter la souffrance — ou les imperfections d’autrui — s’ils s’habituent à « bénéficier d’un réconfort artificiel ». Steven Croft, évêque anglican à la retraite, renchérit : « Si le monde entier se laisse séduire par des agents IA narcissiques, la tâche des guides spirituels n’en sera que plus ardue. »
Ces préoccupations expliquent pourquoi les groupes religieux s’efforcent à la fois de façonner les modèles d’IA et d’influencer la manière dont les croyants les utilisent. Des entreprises spécialisées dans l’IA religieuse développent des « dispositifs d'encadrement » pour garantir que les chatbots restent « fidèles à la théologie », en mettant en place des garde-fous et en surveillant les contenus, explique Nick Skytland, de Gloo, une entreprise qui en développe.
Mais ce sont surtout les efforts des groupes religieux pour influencer directement le développement des modèles qui sont les plus significatifs. Waleed Kadous déplore que l’humanisme laïque ait eu bien plus d’influence sur la réflexion des laboratoires d’IA que les idées religieuses. La « constitution » de Claude et les « spécifications du modèle » d’OpenAI (préceptes qui façonnent le comportement des modèles) « omettent » pour l’essentiel la dimension religieuse, affirme-t-il. Cela s’explique en partie par le fait que l’éthique religieuse met souvent l’accent sur des traits de caractère difficiles à traduire en règles simples pour une IA. Intégrer des idées religieuses dans une technologie utilisée par des personnes de toutes confessions — ou sans confession — est un défi de taille.
Chloe Lubinski, qui dirige les recherches d’Anthropic sur les « traditions de sagesse », explique que son entreprise veille à ne pas aligner « le modèle sur une tradition en particulier » et qu’elle est confrontée à des défis « dans la mise au point d’une technologie pluraliste ». M. Kadous a participé à des réunions organisées par Anthropic aux côtés de représentants d’autres confessions, comme M. Skytland. Il affirme que l’islam a des enseignements utiles à partager, notamment sur la hiérarchie des impératifs moraux. Mme Lubinski, qui préside ces rencontres, explique que son entreprise cherche à définir « ce qu’est un bon caractère », car la « formation morale » d’un modèle d’IA « aura un impact considérable » sur ses utilisateurs — tout comme, dit-elle, les lecteurs de Harry Potter sont influencés par ses personnages. Elle transmet ensuite les retours de ces réunions à la direction d’Anthropic.
L’Église catholique, en particulier, a noué des liens étroits avec les laboratoires d’IA. En mai, Chris Olah, cofondateur d’Anthropic, a pris la parole lors de la présentation de l’encyclique du pape Léon à Rome. Ce document a permis aux développeurs de s’interroger plus facilement sur l’éthique de leurs créations, explique un chercheur en IA travaillant pour une grande entreprise technologique de la Silicon Valley. Depuis des années, les dirigeants américains du secteur technologique dialoguent avec des responsables catholiques lors de rencontres appelées les « Minerva Dialogues ». Anthropic a d’ailleurs consulté des penseurs catholiques lors de la rédaction de la « constitution » de Claude.
À l’heure actuelle, il reste difficile d’interpréter le fonctionnement interne des modèles les plus avancés, en raison de la complexité des calculs impliqués. En réponse, de nombreux croyants ont créé des chatbots religieux sur mesure, de GitaGPT à Salaam World, pour aider les utilisateurs à aborder les questions existentielles. Certains gouvernements développent aussi leurs propres modèles, intégrant les valeurs religieuses dès la conception. Le Qatar soutient ainsi Fanar, une famille de modèles en arabe conçus pour refléter les valeurs islamiques et répondre aux questions de foi. Depuis 2023, le gouvernement taïwanais organise des « assemblées d’alignement », où les citoyens délibèrent sur le comportement que devrait adopter l’IA. Les conclusions de ces débats ont servi à façonner des modèles locaux, y compris ceux reflétant les croyances spirituelles des communautés. Pour Audrey Tang, les utilisateurs devraient pouvoir « personnaliser les modèles qu’ils utilisent déjà », ainsi qu’avoir accès à des versions plus légères. Cela permettrait, selon elle, d’éviter un « nivellement » des croyances que les modèles grand public pourraient autrement imposer.
Artificiel, mais spirituel
Alors que certains chefs religieux s’inquiètent de la prolifération des chatbots spirituels, d’autres y voient une occasion à saisir. Les Églises occidentales font face depuis longtemps à une pénurie de clergé et à des exigences administratives croissantes, laissant aux prêtres moins de temps pour la réflexion théologique, la pastorale et les échanges avec leurs fidèles. Christopher Benek, pasteur à Miami, utilise ainsi l’IA pour accélérer les tâches administratives et de recherche, qui lui prenaient autrefois des heures. Cela lui permet de consacrer plus de temps à l’étude biblique et à l’accompagnement pastoral en face à face. Certains pasteurs sont allés plus loin en créant des « jumeaux » numériques d’eux-mêmes, formés à partir de leurs sermons passés.
Longbeard a récemment développé « Ephrem », un petit modèle linguistique conçu pour aider les humains à devenir des saints. Il élabore pour chacun un plan de vie en s’appuyant sur les récits de la vie des saints. M. Sanders le décrit comme « un petit ange sur votre épaule qui veille à ce que vos priorités soient bien définies ». Des outils similaires pourraient aussi servir au prosélytisme. Une étude à paraître, menée par des chercheurs de l’université d’Oxford et d’autres institutions, a opposé une IA conversationnelle à des orateurs chevronnés, dont des champions de débat. Résultat : l’IA s’est révélée « nettement plus persuasive ».
« Le travail pastoral sera l’un des moins menacés par l’IA », estime Andrew Davison, de l’université d’Oxford. En effet, de nombreux prêtres consacrent moins de temps à donner des conseils qu’à célébrer des rituels. Peu de croyants souhaitent que des chatbots président à des mariages, des funérailles ou des baptêmes. De plus, alors que les gens passent davantage de temps seuls et en ligne, certains guides spirituels pensent que l’attrait pour les activités collectives dans le monde réel, comme les rituels religieux, pourrait même croître. « Nous aspirerons à des relations authentiques — entre humains, et entre l’humanité et le divin », déclare M. Gong.









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