mardi 13 octobre 2026

Lecture imposée dans les écoles chinoises : Jane Eyre

Certains s'opposent à ce que les adolescents lisent Jane Eyre. Mais le Parti adore ce roman. Lire le bon genre de roman d'amour ?

« Lectrice, je l'ai épousé » : c'est par cette phrase que s'ouvre le dernier chapitre de Jane Eyre.

Cette célèbre phrase est une douce musique aux oreilles des responsables chinois. Depuis septembre, le roman de formation victorien de Charlotte Brontë est devenu une lecture obligatoire pour tous les collégiens et lycéens chinois. Le gouvernement, qui veut justement inciter les Chinois à se marier et à faire des enfants, s'inquiète de voir les femmes demander de plus en plus le divorce. Cette héroïne indépendante, Mlle Eyre, qui refuse deux demandes en mariage avant de finir par se marier et d'avoir un fils, a, selon le Parti communiste, une ou deux leçons à donner à la jeunesse chinoise.

Selon certaines estimations, la Chine pourrait compter 250 millions d'habitants de moins en 2050 qu'aujourd'hui. Après avoir autrefois imposé une stricte limitation des naissances, le Parti intensifie désormais ses efforts pour bâtir une « société favorable à la natalité ». Sans grand succès : au premier semestre 2026, le taux de nuptialité a reculé de 7,5 %, tandis que le taux de divorce progressait de 3,9 %. L'an dernier, les naissances sont tombées à un niveau historiquement bas : moins de la moitié du nombre enregistré dix ans plus tôt.

En juin, le gouvernement a lancé une campagne de deux mois pour sévir contre les mini-séries qui font l'apologie du « culte de l'argent » et de « conceptions dévoyées du mariage ». Ces vidéos très courtes, extrêmement populaires, racontent souvent des histoires absurdes ou fantastiques. Parmi les genres en vogue figure celui du « PDG despotique », où de riches patrons autoritaires font tomber les femmes pauvres sous leur charme. Ce genre séduit tout particulièrement ceux qui estiment que les possibilités de progression sociale se réduisent en Chine.

Pourquoi promouvoir Jane Eyre ? Sur les réseaux sociaux, certains internautes voient dans le roman un prototype de ces fictions mettant en scène des « PDG despotiques ». Mlle Eyre, gouvernante issue d'un milieu modeste, conquiert le cœur de son riche employeur, Edward Rochester. Son caractère autoritaire et ombrageux correspond à celui des PDG stéréotypés de ces vidéos. Mais une récente chronique du Quotidien de Pékin, journal officiel, souligne clairement le message : « Jane est convaincue que l'amour doit reposer sur l'égalité des âmes plutôt que sur le rang social, la richesse ou l'apparence. Ce n'est que lorsque deux personnes s'aiment sincèrement qu'elles peuvent accéder au véritable bonheur. »

Le Quotidien de Pékin concède que certains parents s'opposent à l'idée d'imposer aux adolescents d'une quinzaine d'années l'étude d'un roman aussi centré sur l'amour. Mais Jane Eyre est profondément ancré dans l'imaginaire littéraire chinois : la première traduction est parue en 1917. Une adaptation du roman figurait parmi les premiers films occidentaux projetés en Chine après la mort de Mao, en 1976. Le président Xi Jinping a évoqué le livre en 2015, lors d'une visite en Grande-Bretagne. Une comédie musicale adaptée du roman a été présentée cette semaine à Pékin. Aux yeux des Victoriens, Mlle Eyre pouvait passer pour une effrontée. Mais elle est aux antipodes des féministes chinoises d'aujourd'hui, que M. Xi considère comme une menace pour la procréation.



Source : The Economist

lundi 12 octobre 2026

L'immigration et sa descendance représenterait près d'un quart de la population actuelle de l'Espagne

Quelle serait la population de l'Espagne si l'immigration nette avait été nulle de 1995 à 2026 ?

Pour bâtir ce scénario, on part de la structure par âge de la population en 1995 et l'on suppose que la fécondité et la mortalité à chaque âge auraient évolué comme elles l'ont fait en réalité. Cette hypothèse n'est pas nécessairement réaliste, mais elle fournit, semble-t-il, des résultats sur lequel la réflexion peut s'appuyer. 

Chacun peut corriger mentalement la fécondité à la hausse (avec moins d'immigration, le prix du logement aurait presque certainement été plus bas) ou à la baisse (certains groupes d'immigrants ont une fécondité supérieure à la moyenne). Il n'est pas certain que l'impact hypothétique retenu sur la fécondité globale change grand-chose en pratique : quelques centaines de milliers de personnes tout au plus, dans un sens ou dans l'autre.

Côté mortalité, aucun ajustement n'est nécessaire : les calculs se fondent sur les tranches d'âge, et rien n'indique que les taux auraient différé dans mon scénario.

Le plus frappant est ailleurs. L'immigration a ajouté 11,1 millions d'habitants par rapport au scénario de référence — les immigrants eux-mêmes et leurs enfants nés en Espagne — et pourtant, la part de la population âgée de 15 à 64 ans à peine bougé : 66,3 % contre 64,2 %.

Or ce passage de 64,2 % à 66,3 % ne résout rien ; il aggrave le problème. Dans un État-providence fortement redistributif, et alors que l'immigration a été majoritairement peu qualifiée — autrement dit des personnes dont la valeur actualisée nette pour les finances publiques est négative, oui, même en équilibre général —, il est presque certain que la soutenabilité des comptes à long terme s'en trouve dégradée. 

Les données espagnoles invitent à examiner sérieusement le coût budgétaire de l'immigration, plutôt qu'à en présumer les effets positifs. En 2024, le salaire annuel moyen pondéré des salariés de 18 à 65 ans s'élevait à environ 26 065 € pour les Espagnols, contre 18 530 € pour les étrangers, soit un écart de près de 29 % et, par conséquent, une assiette fiscale et sociale sensiblement plus faible. Dans le même temps, les femmes nées à l'étranger étaient à l'origine de 33,3 % des naissances en Espagne, alors qu'elles ne représentaient pas un tiers de la population : ces enfants entraînent des dépenses collectives immédiates supplémentaires, notamment d'éducation et de santé, avant de pouvoir contribuer à leur tour aux recettes publiques. Enfin, selon l'Institut national de statistique espagnol (INE), le taux de condamnation des étrangers adultes atteignait 15,7 pour 1 000 habitants en 2024, contre 6,2 pour les Espagnols, soit 2,5 fois plus, ce qui implique également des coûts supplémentaires de police, de justice et, dans les cas concernés, d'incarcération. Ces trois constats — salaires plus faibles, part disproportionnée des naissances et taux de condamnation plus élevé — vont à l'encontre de l'idée que l'immigration aurait nécessairement amélioré les comptes publics. Ils ne suffisent pas à calculer son solde budgétaire net, mais ils montrent pourquoi une comparaison limitée aux recettes fiscales immédiates (comme certains le font), sans imputer les dépenses collectives ni tenir compte des droits futurs à la retraite et aux soins, risque de présenter un bilan artificiellement favorable. Source des salaires espagnols ; source des salaires étrangers ; source des naissances.

L'Espagne s'est ainsi profondément transformée — sans que l'on y ait beaucoup réfléchi aux conséquences.

Voir aussi
 
 

Trump suspend huit géants de la tech du programme d’accès à la résidence permanente

L’administration Trump a suspendu huit entreprises technologiques, dont Microsoft, Adobe et la française Capgemini, du programme Perm, qui permet aux employeurs de parrainer des travailleurs étrangers pour l’obtention d’une carte verte. Washington leur reproche de privilégier la main-d’œuvre étrangère au détriment des salariés américains. JD Vance (ci-contre) a notamment accusé Microsoft d’avoir licencié 6 000 Américains tout en obtenant 6 300 visas H-1B et 3 000 cartes vertes. 

L’entreprise conteste cette interprétation et affirme que 80 % de ses quelque 6 000 demandes de visas H-1B déposées au cours du dernier exercice visaient à prolonger ou à modifier le statut d’employés déjà en poste. Cette mesure s’inscrit dans la politique de Donald Trump visant à réduire le recours aux travailleurs étrangers, y compris hautement qualifiés. Le dispositif H-1B a accueilli plus de 350 000 bénéficiaires au cours de la dernière année, dont environ 70 % sont originaires d’Inde. L’informatique constitue le principal secteur d’emploi de ces travailleurs, et les huit plus importants demandeurs de certifications Perm au 30 juin 2026 étaient tous des entreprises technologiques. Plusieurs grands groupes, dont Apple, Intel, Oracle, Amazon, Nvidia et Google, ne sont toutefois pas concernés par les restrictions annoncées.

Moindre capacité de concentration, moindre aptitude à fournir un effort intellectuel soutenu

Dans son nou­veau livre « Homo occi­den­ta­lis », coécrit avec le psy­cho­logue et psy­cha­na­lyste Ruben Rabi­no­vitch, Jérôme Four­quet décrit une véri­table bas­cule anthro­po­lo­gique et psy­chique de l’occi­dent. Les récentes mobi­li­sa­tions lycéennes peuvent être lues, dans une cer­taine mesure, comme une illus­tra­tion de cette trans­for­ma­tion. Extrait d'un article de Jérôme Fourquet paru dans le Figaro.

[...] ces moindres capa­ci­tés de concen­tra­tion nous semblent typiques des carac­té­ris­tiques du fonc­tion­ne­ment psy­chique de l’homo occi­den­ta­lis, et notam­ment de ses plus jeunes repré­sen­tants. Avant même l’appa­ri­tion des réseaux sociaux et l’omni­pré­sence des écrans, les pays occi­den­taux sont pro­gres­si­ve­ment ren­trés à par­tir des années 1960 dans ce que nous appe­lons avec Ruben Rabi­no­vitch le nou­veau régime psy­chique.

Alors que l’ancien régime psy­chique, engen­dré par la société tra­di­tion­nelle au fonc­tion­ne­ment très ver­ti­cal, pro­dui­sait des indi­vi­dus ayant été for­ma­tés (pour le meilleur et pour le pire) dès le plus jeune âge à se confor­mer à la règle et à l’auto­rité, à cana­li­ser leur impul­si­vité et à concen­trer leur atten­tion pour four­nir un effort ou un tra­vail intel­lec­tuel sou­tenu, une telle dis­ci­pline psy­chique semble beau­coup plus dif­fi­cile à suivre pour les indi­vi­dus évo­luant dans le nou­veau régime psy­chique, régnant dans nos socié­tés libé­rales contem­po­raines. 

Ce chan­ge­ment de para­digme s’observe au quo­ti­dien dans les salles de classe. Alors qu’en 1973 58% des ensei­gnants du secon­daire décla­raient n’avoir «pas du tout de mal » à main­te­nir un mini­mum de dis­ci­pline parmi leurs élèves, cette pro­por­tion n’était plus que de 25 % en 2021. Cette moindre faculté de concen­tra­tion et cette moindre apti­tude à fixer son atten­tion, par exemple sur un texte, n’affectent pas que les plus jeunes (comme en témoigne le recul de la pra­tique de la lec­ture dans l’ensemble de la popu­la­tion), mais c’est dans ces géné­ra­tions que ces phé­no­mènes sont les plus mar­qués. 

Ces jeunes géné­ra­tions voient leur atten­tion sol­li­ci­tée en per­ma­nence par le défilé d’un flot inin­ter­rompu de vidéos et d’images et par les noti­fi­ca­tions de leur écran de télé­phone. En une géné­ra­tion (le pre­mier iphone arrive sur le mar­ché en 2007), une véri­table addic­tion au télé­phone s’est déve­lop­pée. Ces jeunes indi­vi­dus sont deve­nus dépen­dants, au sens toxi­co­lo­gique du terme, à leur écran et le sevrage est qua­si­ment impos­sible. On notera d’ailleurs que l’inter­dic­tion des télé­phones por­tables dans les lycées, mesure ins­tau­rée en cette ren­trée, figure en bonne place parmi les thèmes abor­dés par les jeunes sur la pla­te­forme mise en place par le minis­tère pour recueillir leurs doléances.

Mais les lycéens évo­luent éga­le­ment dans une société où les loi­sirs sont gran­de­ment valo­ri­sés au détri­ment du temps d’étude. Il y a quelques années, Aca­do­mia, entre­prise dominante dans le sec­teur du sou­tien sco­laire, avait ainsi dif­fusé une cam­pagne de publi­cité à des­ti­na­tion des parents, mon­trant des familles jouant ensemble et ayant pour slo­gan «Vous avez mieux à par­ta­ger en famille que les devoirs. »

Dans le nou­veau régime psy­chique, ce n’est pas uni­que­ment le rap­port aux devoirs à la mai­son qui a changé, mais éga­le­ment les méthodes d’ensei­gne­ment en classe. Alors que, sous l’ancien régime psy­chique, l’élève était sou­mis à des exer­cices exi­geants (cal­cul men­tal et dic­tées à un rythme sou­tenu au pri­maire, pro­blèmes aux énon­cés com­plexes et lec­tures d’œuvres com­plètes dans le secon­daire) ainsi qu’à des pra­tiques contrai­gnantes (appren­tis­sage par cœur), le degré d’exi­gence est désor­mais moindre. Tout se passe comme si l’ins­ti­tu­tion sco­laire avait consi­déré au fil du temps qu’on ne pou­vait plus astreindre les nou­velles géné­ra­tions d’élèves aux mêmes stan­dards et qu’il fal­lait davan­tage leur per­mettre d’expri­mer leur créa­ti­vité et leur sen­si­bi­lité, plu­tôt que d’être dans une approche trop ver­ti­cale et direc­tive. On retrouve là une marque de fabrique du nou­veau régime psy­chique, qui accorde une grande impor­tance à la sub­jec­ti­vité et au confort indi­vi­duels au détri­ment de la trans­mis­sion exi­geante d’un héri­tage col­lec­tif.

Quels sont les résul­tats de cette approche péda­go­gique et de ce nou­veau rap­port à l’ensei­gne­ment, qui se sont pro­gres­si­ve­ment déployés au cours des der­nières décen­nies? 
 
Les don­nées de l’enquête Pisa, réa­li­sée auprès d’élèves de 15 à 16 ans - soit pré­ci­sé­ment l’âge de bon nombre de lycéens mobi­li­sés -, sont par­ti­cu­liè­re­ment par­lantes. Le 8 sep­tembre der­nier, soit dix jours seule­ment avant que ne débute la mobi­li­sa­tion (au lycée Saint-Exupéry de Cré­teil), les conclu­sions de l’enquête Pisa de 2025 étaient ren­dues publiques. Elles indi­quaient la pour­suite du décro­chage du niveau moyen des ado­les­cents dans les trois dis­ci­plines éva­luées : sciences, mathé­ma­tiques et com­pré­hen­sion de l’écrit. On dis­pose sur ces deux der­nières matières d’un com­pa­ra­tif depuis 2000, et, comme le montrent les courbes sui­vantes, la chute sur vingt-cinq ans est spec­ta­cu­laire. 



Comme on l’a vu, les mau­vaises condi­tions de tra­vail dans cer­tains éta­blis­se­ments et le fonc­tion­ne­ment de Par­cour­sup [site web destiné à recueillir et gérer les vœux d'affectation des futurs étudiants à l'université] sont les prin­ci­paux moteurs de la mobi­li­sa­tion lycéenne. Mais les doutes sur la valeur réelle de leur futur bac et sur leur niveau sco­laire véri­table par­ti­cipent éga­le­ment du désar­roi et de l’inquié­tude d’une par­tie de ces jeunes. 

L’enquête LEC (pour lire, écrire, comp­ter) est moins connue que Pisa, mais tout aussi pré­cieuse pour objec­ti­ver les évo­lu­tions de long terme. Pilo­tée par la Direc­tion de l’éva­lua­tion, de la pros­pec­tive et de la per­for­mance du minis­tère de l’édu­ca­tion natio­nale, cette enquête est réa­li­sée depuis 1987 auprès d’élèves de CM2. La der­nière livrai­son date de 2021, et nous dis­po­sons donc d’un champ d’obser­va­tion s’éta­lant sur plus de trente ans. Les résul­tats de l’enquête LEC sont congruents avec ceux de Pisa, mais ils nous montrent que le décro­chage est inter­venu dès les années 1990 et dès l’école élé­men­taire. La chute du niveau sco­laire est donc dura­ble­ment ins­tal­lée et prend sa source dès les pre­mières années d’appren­tis­sage. 


Ainsi, en cal­cul, par exemple, le score moyen des élèves de CM2 s’éta­blis­sait à 250 points en 1987, contre seule­ment 175 en 2021. De manière très concrète, quand 74 % des élèves de CM2 réus­sis­saient l’exer­cice sur les divi­sions en 1987, ils n’étaient plus que 37 % en 2017, le taux de réus­site ayant été divisé par deux en trente ans… Pour ce qui est de l’ortho­graphe, le recul est plus spec­ta­cu­laire encore. La même dic­tée de 67 mots, « sans dif­fi­culté par­ti­cu­lière » d’après les res­pon­sables de l’enquête LEC, est admi­nis­trée à chaque nou­velle édi­tion de l’étude. En 1987, la pro­por­tion d’élèves effec­tuant 15 fautes ou plus (ce qui est beau­coup au regard de la lon­gueur du texte, qui fait seule­ment 10 lignes) était d’un tiers. Trente-quatre ans plus tard, c’est la quasi-tota­lité de la classe d’âge (90,5 %) qui affiche une aussi piètre per­for­mance.

[Moins résistants à la frustration et moins maîtres de leurs pulsions]

Paral­lè­le­ment à l’atta­che­ment vis­cé­ral à la liberté de choix dont nous avons parlé pré­cé­dem­ment, toute une par­tie des indi­vi­dus évo­luant dans ce nou­veau régime psy­chique, et notam­ment les plus jeunes, entre­tiennent un rap­port dif­fé­rent à l’auto­rité et aux figures qui l’incarnent. Et ils se montrent éga­le­ment beaucoup moins résis­tants à la frus­tra­tion et moins en capa­cité de cana­li­ser leurs pul­sions. Et si l’absence de réponse poli­tique au som­met de l’état au début du mou­ve­ment et l’envoi en nombre d’effec­tifs de police non spé­cia­li­sés dans le main­tien de l’ordre aux abords des lycées ont tendu la situa­tion et ampli­fié la mobi­li­sa­tion et la déter­mi­na­tion des lycéens, ces carac­té­ris­tiques de la nou­velle psy­ché col­lec­tive expliquent que la mobi­li­sa­tion ait très vite été mar­quée par des épi­sodes de vio­lences. [À nuancer quand on voit la composition particulière des émeutiers violents] Comme lors des pré­cé­dents mou­ve­ments de contes­ta­tion juvé­nile, les affron­te­ments ont d’abord tra­di­tion­nel­le­ment opposé une par­tie des mani­fes­tants aux forces de l’ordre. Mais le degré de vio­lence (notam­ment du fait de l’usage récur­rent des désor­mais célèbres mor­tiers d’arti­fice) a monté de plu­sieurs crans. À la date du 7 octobre, soit un peu moins de trois semaines après le début du mou­ve­ment, pas moins de 761 poli­ciers et gen­darmes, ainsi que 215 mani­fes­tants avaient été bles­sés. Si ce mou­ve­ment se dis­tingue déjà par son lourd bilan, il se sin­gu­la­rise éga­le­ment par la nature des per­sonnes ayant été visées par les vio­lences. En effet, à ce jour, 65 per­son­nels de l’édu­ca­tion natio­nale ont été agres­sés. De tels actes ne s’étaient jamais pro­duits jusqu’ici, pas même en Mai 68, période durant laquelle les repères et les inter­dits tra­di­tion­nels étaient encore en place.

Ces scènes de pro­vi­seurs et d’ensei­gnants (mais aussi de pom­piers), moles­tés, voire tabas­sés, par de jeunes mani­fes­tants, illus­trent que des ver­rous ont sauté. [Ces verrous avaient sauté dans les banlieues immigrées depuis longtemps, les représentants de l'État français y étaient déjà agressés, les bâtiments officiels saccagés.] L’auto­rité sym­bo­lique, dont ces pro­fes­sions béné­fi­ciaient sous l’ancien régime psy­chique, ne dis­suade mani­fes­te­ment plus cer­tains émeu­tiers de s’en prendre à eux désor­mais. Ces agres­sions dans les lycées en marge de la mobi­li­sa­tion ne sont que la pointe émer­gée d’un phé­no­mène beau­coup plus répandu dans toute la société. Par un effet de conco­mi­tance des temps, la RATP a par exemple déployé en cette ren­trée une vaste cam­pagne d’affi­chage sur son réseau pour rap­pe­ler les peines encou­rues en cas d’agres­sions phy­siques ou menaces et cra­chats sur ses agents. Non seule­ment ces totems d’immu­nité dont béné­fi­ciaient cer­taines pro­fes­sions ne sont plus recon­nus, ni res­pec­tés, mais, paral­lè­le­ment, la pro­pen­sion à cana­li­ser son agres­si­vité a été net­te­ment abais­sée. Alors que, sous l’ancien régime psy­chique, l’indi­vidu avait été condi­tionné dès le plus jeune âge à gérer sa frus­tra­tion, à prendre son mal en patience et à maî­tri­ser ses pul­sions, cette apti­tude ne va plus de soi chez cer­tains, qui se laissent débor­der par leurs affects. Des expres­sions du lan­gage cou­rant comme «péter un câble» ou « péter un plomb » tra­duisent bien cette confi­gu­ra­tion psy­chique nou­velle en don­nant à voir l’image d’une sur­charge qui doit être immé­dia­te­ment éva­cuée, car l’indi­vidu ne par­vient plus à l’absor­ber et à y faire face. Lorsqu’un jeune impli­qué dans l’agres­sion du poli­cier à Bel­fort explique qu’il ne sait pas ce qui lui a pris et qu’il a « été pris par l’adré­na­line », on retrouve typi­que­ment cette dif­fi­culté à conte­nir ses affects et ses pul­sions. 

Cela ne signi­fie pas que la vio­lence est nou­velle. Elle a tou­jours existé, notam­ment dans les mobi­li­sa­tions sociales. Mais dans ses tra­vaux sur ce qu’il appe­lait le « pro­ces­sus de civi­li­sa­tion », Nor­bert Elias avait mon­tré com­ment, de manière sécu­laire, les socié­tés occi­den­tales avaient tra­vaillé à cana­li­ser la vio­lence et à domes­ti­quer les pul­sions. Aujourd’hui, cer­taines de ces forces de rap­pel sont appa­rem­ment beau­coup moins effi­caces et les butées et les ver­rous sautent beau­coup plus faci­le­ment. Cette confi­gu­ra­tion psy­chique nou­velle et cette moindre capa­cité à maî­tri­ser son agres­si­vité s’accom­pagnent dans une par­tie des géné­ra­tions les plus jeunes d’une légi­ti­ma­tion ration­nelle et assu­mée du recours à la vio­lence. 21 % des membres de la Gen Z (nés entre 1997 et 2010), soit la géné­ra­tion qui est actuel­le­ment mobi­li­sée, consi­dèrent ainsi que, dans cer­taines cir­cons­tances, la vio­lence contre des per­sonnes est un moyen accep­table de défendre ses idées.



Cette opi­nion est deux fois moins répan­due parmi les per­sonnes nées avant le début des années 1960 et qui furent donc très majo­ri­tai­re­ment condi­tion­nées sous l’ancien régime psy­chique. Ce chan­ge­ment de rap­port à la vio­lence et cette moindre capa­cité à cana­li­ser ses pul­sions expliquent l’impres­sion­nant bilan humain et maté­riel constaté au cours de ces semaines de mobi­li­sa­tion.

Voir aussi

Pour Éric Zemmour, les violences autour des lycées sont un avant-goût du chaos que l’alliance entre l’extrême gauche et la racaille prépare en France. L'impunité est le carburant de l'émeute. La justice doit frapper ces délinquants là où ça fait mal : au portefeuille et en mettant ceux qui détruisent et tabassent en prison.

Jeunes « belges » manifestent contre les réformes et veulent faire passer un message aux autorités.

samedi 10 octobre 2026

Diplômes dévalués, honneur en jeu : d'où vient l'attrait des idées progressistes chez certaines élites déclassées ?

« Surproduction d'élites déclassées + culture française de l'honneur = situation explosive. »

C'est l'équation esquissée dans une conversation de Transmission (ci-dessous) avec Philippe d'Iribarne, économiste, anthropologue et ingénieur des Mines.

En France, le rang professionnel ne se contente pas de déterminer le revenu : il met l'honneur en jeu. Le diplôme a remplacé le titre de noblesse tout en conservant sa fonction distinctive. Il consacre le mérite et nourrit l'attente d'une position sociale à la hauteur des efforts consentis.

Pourtant, l'élargissement de l'accès aux études supérieures ne s'accompagne pas d'une multiplication équivalente des emplois prestigieux. Il en résulte des diplômés dont les titres ne leur procurent ni le statut ni la reconnaissance espérés.

Que devient, dès lors, le besoin de distinction lorsque le statut professionnel ne suffit plus à le satisfaire ?

Il peut se déplacer vers le terrain idéologique. Faute de pouvoir se distinguer par le revenu, les responsabilités ou le prestige du métier, certains diplômés trouvent dans les idées progressistes une autre forme de supériorité : celle de la conscience morale, de l'avant-garde intellectuelle et du combat contre un ordre social jugé injuste ou dépassé.


La contestation des hiérarchies établies devient alors, paradoxalement, un moyen de se singulariser. On ne possède peut-être pas le statut auquel on aspirait, mais on peut se considérer comme plus éclairé que ceux qui le détiennent. À la distinction professionnelle se substitue une distinction morale.

Nul besoin de réduire les convictions progressistes à une frustration sociale pour examiner cette hypothèse : chez certains diplômés déçus par leur trajectoire, l'adhésion à des idées radicales peut procurer une reconnaissance symbolique que la société ne leur accorde plus sur le plan professionnel.

Les travaux de Peter Turchin sur la surproduction des élites éclairent le risque politique : lorsqu'une société forme davantage de prétendants aux positions prestigieuses qu'elle ne peut en absorber, une partie d'entre eux peut se retourner contre l'ordre établi.

La France cumulerait ainsi deux facteurs de tension : la dévaluation des titres scolaires et une culture où le rang professionnel engage profondément l'honneur personnel. La frustration qui en résulte peut nourrir la contestation politique, voire la radicalisation.

Quand on ne peut plus devenir l'élite par sa position, reste-t-il à certains la possibilité de le devenir par leurs idées ?

Voir aussi

Comment l'inflation des diplômes est devenue un problème économique… et politique

IA : Ne faites plus d’études - Olivier Babeau

États-Unis : les diplômés les plus progressistes sont aussi les plus mal payés

États-Unis — Prime au diplôme universitaire décroît alors que le président Biden renfloue les étudiants 

Céline Alvarez - Pourquoi il faut apprendre à lire en maternelle

 L'apprentissage précoce de la lecture constitue un levier majeur pour réduire les inégalités scolaires.

Céline Alvarez vous présente son ouvrage Pourquoi il faut apprendre à lire en maternelle aux éditions Les Arènes. Entretien avec Sylvie Hazebroucq.



Fondé sur la recherche scientifique, cet entretien aborde la nécessité d'initier la lecture dès la maternelle. La langue française, particulièrement opaque, exige un temps d'assimilation étendu. Compresser cet apprentissage sur la seule année de CP accentue les inégalités sociales en faisant reposer la réussite sur le cadre familial.

Pour surmonter ces obstacles, la démarche présentée par Céline Alvarez repose sur l'association directe des sons aux lettres, l'usage de lettres mobiles et l'établissement d'un code de base simplifié. Cette méthode enclenche une boucle vertueuse d'auto-apprentissage, consolide la confiance de l'enfant et renforce le langage oral et écrit. Accorder ce temps précieux dès le plus jeune âge garantit un socle solide pour toute la scolarité.

00:00 - Parcours et motivations de Céline Alvarez
03:32 - Opacité de la langue française et question du temps
08:58 - Impact sur les inégalités scolaires
14:50 - Priorité au son de la lettre
20:55 - La boucle vertueuse de l'auto-apprentissage
30:27 - Historique de la langue et opacité orthographique
44:02 - Pratique des lettres mobiles et code de b


jeudi 8 octobre 2026

Amérique latine — La Machine migratoire grippée

En tarissant presque l'immigration illégale vers les États-Unis, Donald Trump a transformé l'Amérique latine

Au cours des 50 dernières années, au moins 23 millions de personnes nées en Amérique latine ont migré vers les États-Unis.  Aucun pays au monde n'avait jamais attiré un courant migratoire aussi massif et aussi constant — un mouvement qui a encore pris de l'ampleur après la pandémie de covid-19. Les gouvernements comme les populations d'Amérique latine s'y étaient habitués, tout comme à l'argent que ces nouveaux résidents aux États-Unis renvoyaient au pays.


Puis Donald Trump est revenu au pouvoir. Sur l'année achevée en juillet 2026, le service des douanes et de la protection des frontières des États-Unis a recensé 137 000 « rencontres » entre ses agents et des migrants à la frontière sud. Soit une chute de 94 % par rapport à la même période en 2024, qui en avait compté 2,4 millions. Le bouchon du Darién [la jungle quasi impénétrable entre la Colombie et le Panama, seul passage terrestre entre les deux Amériques] raconte la même histoire : sur la même période, les traversées y ont baissé de 99,9 %. Au Costa Rica, le nombre de migrants se dirigeant vers le nord est tombé à presque zéro, tandis que celui des migrants repartant vers le sud a bondi (voir graphique ci-dessous). Le couloir migratoire le plus fréquenté au monde s'est tu. Une partie de la flambée de l'après-covid — seul autre moment de la dernière décennie où la migration avait ralenti — allait de toute façon retomber. Mais ce changement est presque entièrement dû à M. Trump. Les migrants ont réagi au fait qu'il avait mis fin aux voies légales permettant de demander l'asile, renforcé les contrôles, accéléré les expulsions et clairement fait savoir qu'ils n'étaient pas les bienvenus.

Le Mexique fut longtemps à la fois une étape sur la route des États-Unis et le principal pays d'origine des migrants. Or le pays est devenu une destination pour d'autres migrants, explique Luciana Gandini, de l'UNAM [l'Université nationale autonome du Mexique, la plus grande du pays, située à Mexico]. Beaucoup séjournent à Casa Tochan [un foyer d'accueil pour migrants à Mexico] depuis bien plus d'un an. 

Des Cubains, qui traversaient auparavant le Mexique pour gagner les États-Unis, s'y installent. Les demandes d'asile cubaines au Mexique sont passées de 17 884 en 2024 à 34 662 en 2025.

La chute de la natalité mexicaine redessine la donne migratoire

Selon l'enquête intercensitaire 2025 de l'INEGI, l'institut national mexicain de la statistique, le Mexique comptait environ 130,4 millions d'habitants dans les logements particuliers (130,9 millions au total), soit une hausse d'environ 3,5 % depuis 2020 — mais à un rythme qui continue de ralentir, de l'ordre de 0,7 % par an. En outre, la fécondité s'est effondrée : l'indicateur conjoncturel est tombé à 1,2 enfant par femme en 2024 (1,23 selon certains décomptes de l'enquête), après 1,6 en 2020-2022 et 1,9 en 2019 — très loin du seuil de remplacement, fixé autour de 2,1.

À ce niveau, comparable à celui de l'Europe du Sud ou de l'Asie de l'Est, les grandes cohortes de jeunes qui ont alimenté l'émigration vers les États-Unis depuis les années 1970-2000 ne se reconstituent plus. La population continuera certes de croître quelque temps par inertie démographique — l'âge médian n'est encore que de 32 ans —, mais les entrées dans l'âge actif vont se contracter au cours des prochaines décennies. Le Mexique, dont le solde migratoire net vers les États-Unis avait déjà fortement diminué avant les récents pics de transit, ne disposera bientôt plus du même réservoir de main-d'œuvre excédentaire. Il affrontera au contraire un vieillissement rapide et des tensions sur son propre marché du travail. L'immigration mexicaine directe vers les États-Unis perd ainsi son principal moteur structurel.

Les autres grandes économies proches des États-Unis connaissent aussi un afflux. Les demandes d'asile de Haïtiens au Canada sont passées de 8 124 en 2024 à 18 027 en 2025. Les demandes cubaines au Brésil ont grimpé de 22 000 à 42 000. Certains petits pays enregistrent des hausses proportionnellement encore plus fortes : l'Uruguay a accueilli un record de 15 000 Cubains en 2025, soit le triple de l'année précédente.

Les migrants ne rentrent plus au Costa Rica pour aller au Mexique puis les États-Unis. Ils en reviennent.

En réaction, beaucoup de gouvernements latino-américains durcissent leurs propres frontières. Abelardo de la Espriella, le nouveau président colombien de droite, a ordonné des descentes pour expulser les immigrants en situation irrégulière. Le pays compte au moins un demi-million de Vénézuéliens en situation irrégulière. En mars, le président chilien José Antonio Kast [chef de file de la droite, élu fin 2025] s'est rendu dans le nord quelques jours après son investiture et a prononcé un discours pendant qu'on creusait derrière lui une tranchée profonde le long de la frontière péruvienne.

La plupart de ceux qui envisageaient de tenter les États-Unis restent désormais simplement sur place, chez eux ou là où ils se sont retrouvés en chemin. La perspective de mieux gagner sa vie aux États-Unis ne semble plus valoir le risque accru d'être refoulé à la frontière ou expulsé. Luis Alvarado, 41 ans, a quitté le Venezuela avec l'intention de travailler quelques années aux États-Unis. Arrivé au Panama, il a appris que la frontière avait été fermée : « J'ai décidé de ne pas prendre le risque », dit-il. « Ça semblait une mauvaise idée dès que Trump est passé à l'action », confie Carlos, un migrant colombien. Il était parvenu jusqu'à Monterrey [grande ville industrielle du nord du Mexique] avant de faire demi-tour.

Les transferts d'argent comptent aussi. Le Dialogue interaméricain, un groupe de réflexion basé à Washington, estime à un peu moins de 150 milliards de dollars par an les envois de fonds [des expatriés transfèrent à leur famille restée au pays] partant des États-Unis vers l'Amérique latine. Jusqu'ici, les transferts ont continué d'affluer dans l'ensemble. Les transferts vers l'Amérique centrale ont augmenté d'un cinquième en 2025, à 55,4 milliards de dollars ; le Honduras seul en a reçu près de 6 milliards au premier semestre 2026, en hausse de 14 %. Mais Manuel Orozco, du Dialogue interaméricain, pense que cette hausse s'explique par des migrants qui renvoient plus d'argent que d'habitude, dans la crainte d'être expulsés.

Cela ne pourra pas durer éternellement. Les envois de fonds approchent d'un « seuil », estime M. Orozco. Le nombre de transactions baisse déjà. Et le Mexique, qui compte plus d'émigrés installés aux États-Unis que tout autre pays, a vu la valeur de ses transferts reculer : les Mexicains ont renvoyé 61,8 milliards de dollars en 2025, en baisse de 4,6 % par rapport à 2024 — première chute annuelle depuis 2013 et plus forte baisse depuis 16 ans. Si cette tendance s'étend à toute la région, elle fera mal. Selon la Banque mondiale, l'argent envoyé au pays représente 19 % du PIB au Guatemala, 28 % au Salvador et plus de 30 % au Honduras.

Le tableau économique n'est toutefois pas entièrement sombre. Certains pays tiennent à garder davantage de leurs habitants — et à en accueillir d'autres. L'Amérique latine vieillit vite, avec une fécondité trop basse pour maintenir sa population. S'ils travaillent, les migrants et ceux qui reviennent au pays peuvent atténuer les pénuries de main-d'œuvre et soulager les finances publiques. Mais l'intégration se révèle délicate : beaucoup ont besoin d'aide pour leurs papiers, un logement ou un soutien psychologique.

Le ralentissement migratoire pourrait aussi avoir des conséquences politiques. Les départs massifs ont longtemps servi de soupape dans les pays répressifs comme Cuba, le Nicaragua ou le Venezuela. Ceux qui partent sont souvent jeunes, énergiques et relativement aisés — le type même des personnes les mieux placées pour contester efficacement le pouvoir en manifestant. « Sans émigration, vous aurez une forme de protestation sociale », dit M. Orozco.

Le freinage imposé par M. Trump pourrait n'être qu'une parenthèse. « Tout cela est temporaire », juge un responsable des Nations unies dans la région, selon qui les migrants repartiront vers les États-Unis dès qu'ils le pourront. Il cite une communauté de migrants haïtiens arrivés à Tijuana [ville du nord du Mexique, juste en face de la Californie] entre 2014 et 2016, et qui s'y était bien intégrée — leurs enfants étaient mexicains. Ils sont pourtant repartis presque du jour au lendemain quand, en 2021, Joe Biden, alors président, a renouvelé le statut de protection des Haïtiens aux États-Unis [un régime fédéral qui protège certains migrants de l'expulsion]. Les États-Unis continuent d'offrir des perspectives économiques que nul autre pays ne peut égaler, explique Marcus González, un Salvadorien qui se trouve à Mexico après avoir été expulsé des États-Unis en décembre. Mais comme la communauté y est déjà très implantée, l'écho des nouvelles opportunités aux États-Unis circule vite.

Les migrants, de leur côté, rechignent à rentrer simplement au pays. Le Venezuela en apporte l'illustration la plus nette : depuis que le dictateur du pays, Nicolás Maduro, a été capturé par les forces spéciales américaines en janvier, peu de Vénézuéliens sont rentrés. Une enquête menée en février et mars auprès de Vénézuéliens de l'étranger révèle que seuls 45 % envisageraient de revenir, même si la situation s'améliorait. « Il faudra des années pour que ça aille mieux », dit Alexander, un Vénézuélien de 59 ans installé à Mexico.

Le nombre de personnes se dirigeant vers les États-Unis remonte depuis mai. À Casa Tochan, on voit arriver ces derniers temps davantage de monde — surtout des Honduriens — bien décidé à poursuivre vers le nord. M. Orozco prévoit environ 415 000 entrées irrégulières aux États-Unis cette année, soit 2 % de plus que l'an dernier, tout en restant loin derrière les 750 000 de 2019. À terme, il prévoit que le nombre se stabilisera autour de 600 000, tout en notant qu'une crise pourrait faire flamber les chiffres.

Ce rebond ne ressemblerait en rien au boom migratoire de 2021 à 2023, quand les agents frontaliers appréhendaient 2 millions de personnes par an à la frontière sud. Aucun démocrate susceptible de succéder à M. Trump ne serait probablement disposé à reprendre l'approche laxiste de M. Biden en matière de sécurité frontalière. Mais la migration, rappelle Mme Gandini (UNAM), n'est pas un phénomène unilatéral. Certains de ceux qui se sont installés, ont trouvé du travail et fondé une famille au Mexique y resteront probablement, quoi qu'il arrive. D'autres, notamment ceux dont la famille se trouve aux États-Unis, partiront dès qu'ils le pourront. M. Trump est parvenu à étrangler un important couloir migratoire. Mais les forces qui poussent les êtres humains à franchir les frontières lui survivront — et finiront sans doute par reprendre le dessus, déclare The Economist de Londres.


Voir aussi

mercredi 7 octobre 2026

« Comment les universités belges se sont laissé gagner par l’idéologie progressiste »

Texte d'Alain Destexhe paru dans le FigaroVox. Entre la récitation du Coran devant les professeurs de la Katholieke Universiteit Leuven et les mesures prises par l’université de Gand contre un de ses chercheurs, les universités cèdent à l’idéologie progressiste, au détriment de la liberté académique, estime le sénateur honoraire belge. Alain Destexhe est médecin, ex-secrétaire général de MSF, sénateur honoraire belge, et fondateur du parti belge Libéraux Démocrates. Dernier livre paru Mayotte : comment l’immigration détruit une société (Éditions Texquis, 2025).

Les universités belges sont de plus en plus contaminées par l’idéologie progressiste. Le 16 septembre, à l’occasion de la rentrée universitaire, le Coran a retenti [lors de la messe] dans l’église Saint-Pierre de Louvain devant les professeurs de la Katholieke Universiteit Leuven (KUL), la plus ancienne université catholique au monde, fondée en 1425. Cette scène illustre  une étrange maladie de l’Occident  : considérer son propre héritage comme un problème – un péché ? – dont il faudrait sans cesse s’excuser, tandis que l’affirmation d’autres identités serait une vertu. Le principe de l’inclusion désormais brandi par la KUL, la meilleure du pays, aboutit ainsi à l’effacement de son caractère catholique. À force de vouloir embrasser toutes les identités, elle n’assume plus la sienne.


Quelques semaines plus tôt, l’Université de Gand (UGent) s’était trouvée au cœur d’une autre polémique, tout aussi révélatrice, celle de la liberté académique. Elle accueillait comme postdoctorant le chercheur américain Nathan Cofnas, celui qui avait accusé de plagiat  Jason Arday, le plus jeune professeur noir de l’histoire de Cambridge, icône des médias britanniques. D’autres révélations montrèrent que son parcours officiel relevait de la mythomanie. Le scandale prit une ampleur nationale. Arday démissionna de Cambridge, puis se suicida. Cofnas fut alors accusé d’être responsable de sa mort, notamment lors d’une manifestation à Trafalgar Square, où son nom fut jeté en pâture à la foule, comme dans les «Deux Minutes de la Haine» de 1984.

L’UGent, qui aurait dû protéger son chercheur, le suspendit en raison aussi de ses travaux antérieurs portant sur l’hérédité, des thèses controversées, mais jamais vraiment réfutées. Après des pressions du monde entier pour défendre sa liberté de chercheur – jusqu’à l’intervention de l’ambassadeur américain – la suspension fut levée, mais il demeure soumis à des mesures restrictives absurdes comme l’interdiction de se rendre sur le campus et d’enseigner ! Son contrat ne sera vraisemblablement pas renouvelé. Au lieu d’être félicité, Nathan Cofnas fut diabolisé. Il a pourtant rendu service à Cambridge et à l’ensemble du monde universitaire en démontrant l’aberration  des politiques de DEI  (Diversité, Équité, Inclusion) qui avaient promu Jason Arday en raison de sa couleur de peau au détriment d’autres plus qualifiés.

Les décisions de l’UGent ont été prises par Petra De Sutter, rectrice depuis 2025, personne  transgenre , ancienne sénatrice, puis vice-première ministre Groen (écologiste), militante de longue date des droits LGBT, qui n’avait quasiment plus rien publié depuis dix ans. Qu’une université prestigieuse – deuxième belge et 98e mondiale au classement de Shanghai – ait choisi un profil politique militant minoritaire pour la diriger, dans une Flandre politiquement ancrée à droite, montre l’écart entre l’institution et la société dont elle est issue.

L’Université libre de Bruxelles (ULB) a, elle, depuis longtemps renoncé au libre examen, son principe fondateur. Elle s’est complètement discréditée en choisissant  Rima Hassan  [d'origine palestienne, c'est une politicienne de gauche, députée au Parlement européen] comme marraine de la promotion de droit 2025. Enfin, récemment à Liège, un professeur réputé et médiatique, Damien Ernst, a été violemment entarté en plein cours par le Vrai Comité (Populaire) d’Éthique de l’ULiège (sic). Au-delà de l’accusation de fascisme pour sa collaboration scientifique avec Thales dans le domaine de la défense, l’action, largement relayée, visait à menacer tout professeur qui se risquerait à sortir de la doxa imposée par les étudiants gauchistes.

Depuis  le 7 octobre 2023 , toutes les universités belges ont vu se succéder occupations de bâtiments et campagnes de boycott d’Israël. Les étudiants y ont imposé une grille de lecture unique du conflit israélo-palestinien, peu contestée par les autorités universitaires. Le pogrom du 7 octobre et le rôle du Hamas sont devenus secondaires. Israël, et souvent les Juifs, sont devenus des sujets collectifs de culpabilité. En avril 2026, trois universités flamandes (Anvers, Gand et la Vrije Universiteit Brussel) ont porté cette logique à son comble en décernant un doctorat honoris causa conjoint à Francesca Albanese, la rapporteuse spéciale de l’ONU. Elles ont ainsi conféré une légitimité académique à une figure militante, malgré de nombreuses protestations. Gand honore Albanese, l’activiste propalestinienne, mais sanctionne Cofnas, le chercheur !

Dans toutes les universités, le palestinisme s’inscrit dans la  convergence des luttes. Climat, LGBTQ, anticapitalisme, décolonialisme, boycott d’Israël voire antisémitisme font partie de la lutte antifasciste. Le discours militant mélange génocide, sionisme, énergies fossiles… comme s’il s’agissait d’une seule et même cause et dénonce des « systèmes d’oppression ». Petra De Sutter, militante transgenre et figure propalestinienne, véritable égérie médiatique, incarne cette fusion réussie au sommet de l’Université de Gand, comme un modèle à suivre en Occident. L’avenir de la jeunesse belge est entre de bonnes mains !

[Si l'on regroupe l'ensemble du territoire belge, les projections et modèles sociologiques estiment que les jeunes de confession musulmane représentent environ 12 % à 15 % de la population totale des moins de 25 ans en Belgique.]

Voir aussi

L'icône diversitaire de Cambridge dans la tourmente pour plagiat et affabulations

Jason Arday ou comment duper les universités occidentales rongées par la culpabilité

Malgré le scandale, l'autobiographie de l'ex-professeur vedette de Cambridge devrait être publiée ce mois (d'août 2026)

 

 

mardi 6 octobre 2026

Une machine redoutable et ultra-efficace en maths

La preuve dans le code

Recension de The Proof in the Code, de Kevin Hartnett — Quanta, 288 pages, 30 $ américains, parue dans le Wall Street Journal légèrement adaptée pour un public francophone non scientifique. Nos commentaires entre crochets.

Le monde des mathématiques a été ébranlé jusqu'à ses fondements le mois dernier, quand OpenAI a annoncé avoir résolu l'un des problèmes les plus célèbres de la discipline. Le problème de Navier-Stokes [un problème central de la dynamique des fluides : ces équations décrivent l'écoulement de l'eau ou de l'air, et l'on ignore encore si elles admettent toujours des solutions régulières ; c'est l'un des sept « problèmes du millénaire », dotés d'un prix d'un million de dollars chacun], qui porte sur la dynamique complexe des fluides, avait résisté aux assauts des mathématiciens pendant près de deux siècles. Pour en venir à bout, OpenAI a lancé un essaim de 10 000 agents d'intelligence artificielle, qui ont eu besoin de 88 heures pour parvenir au résultat, puis de 17 heures supplémentaires pour le faire confirmer par le programme de vérification informatisée Lean [un « assistant de preuve » : un logiciel qui contrôle, pas à pas, la validité logique de chaque étape d'une démonstration]. En chemin, la société a devancé Tristan Buckmaster, mathématicien à l'Université de New York, et ses collaborateurs, qui étaient sur le point d'aboutir à une solution. L'annonce a été un choc pour nombre de mathématiciens et a suscité un profond questionnement. Mais elle n'aurait peut-être pas surpris Alan Turing.

Turing n'avait que 24 ans en 1936, quand il a imaginé une expérience de pensée simple mais radicale : représentons-nous, proposait-il, une machine composée d'un ruban infini divisé en cases où sont écrits des signes, et d'une « tête » (c'est son terme) capable de lire et d'écrire des signes. La tête lirait le signe contenu dans une case, répondrait en écrivant un autre signe, puis passerait à la case suivante et recommencerait — le tout selon un ensemble de règles fixées à l'avance. La proposition paraissait à la fois triviale et inutile : après tout, la machine ne « fait » rien d'autre que transformer des signes dépourvus de sens en d'autres signes dépourvus de sens. Et pourtant, la « machine de Turing », comme on finirait par l'appeler, a fourni les fondements théoriques de tous les ordinateurs conçus depuis.

Turing n'était pas informaticien, même s'il a inventé la discipline. C'était un mathématicien, et sa machine incarnait le « formalisme » [une école de pensée selon laquelle faire des mathématiques, c'est déplacer des symboles selon des règles convenues, sans se préoccuper de leur « sens »] — une idée qui transformait alors son domaine : loin d'être l'étude de vérités universelles, les mathématiques ne seraient rien d'autre que la manipulation de signes dépourvus de sens selon des règles prédéterminées. Quoi de plus approprié, dès lors, qu'une machine qui fait exactement cela ? Il s'ensuivait que la machine de Turing pouvait produire toutes les mathématiques possibles — et bien mieux qu'un être humain, par nature sujet à l'erreur.

Comme le raconte Kevin Hartnett dans The Proof in the Code (« La preuve dans le code »), dès que les premiers ordinateurs numériques furent disponibles, leurs créateurs cherchèrent à mettre la proposition de Turing à l'épreuve. Dans les années 1950 et 1960, des chercheurs mirent au point des « prouveurs » automatiques de théorèmes (ATP), capables d'examiner de longues formules mathématiques pour déterminer si elles étaient vraies sous certaines conditions. Les ATP se révélèrent puissants et efficaces — du moins pour certains types de problèmes.

Lean fut d'abord un programme conçu pour déceler les bogues des produits de Microsoft. Il a fini par révolutionner les mathématiques.

Il apparut toutefois clairement que la plupart des questions qui intéressent les mathématiciens ne se prêtent pas si facilement à la machine. C'est pourquoi, quitte à transiger sur l'idéal de la démonstration mécanisée, les chercheurs développèrent les assistants interactifs de preuve (ITP) : le mathématicien propose une argumentation formelle, et le programme vérifie si elle est correcte, et à quelles conditions. Grâce à cet outil plus souple, Kenneth Appel et Wolfgang Haken réussirent en 1976 à démontrer le théorème des quatre couleurs [l'affirmation que quatre couleurs suffisent pour colorier n'importe quelle carte de façon que deux régions voisines ne portent jamais la même couleur], qui tenait en échec les mathématiciens depuis plus d'un siècle ; et Thomas Hales fit de même pour un problème plus prestigieux encore : la conjecture de Kepler, vieille de quatre siècles [la question de savoir comment empiler des sphères identiques — des oranges, par exemple — pour qu'elles occupent le moins d'espace possible].

Même ainsi, les ITP restèrent impopulaires auprès des mathématiciens en exercice. Ces derniers découvrirent vite que rendre une argumentation mathématique compréhensible pour un programme informatique exigeait un travail colossal. Il fallait réduire le raisonnement à un enchaînement formel d'étapes à donner le vertige — et en faire autant pour toutes les mathématiques sur lesquelles il reposait. Dans leurs échanges ordinaires, les mathématiciens s'appuient sur un vaste fonds de savoir qu'ils peuvent tenir pour acquis chez leurs collègues. Pour soumettre un raisonnement à un ITP, tout cet arrière-plan doit être saisi, explicitement et formellement, jusqu'aux définitions les plus élémentaires des nombres. Paradoxalement, s'attaquer à un problème mathématique à l'aide de l'ordinateur se révélait souvent bien plus laborieux que le traiter à la méthode traditionnelle.

The Proof in the Code raconte l'histoire de Lean, l'ITP qui a fini par installer la démonstration par ordinateur au cœur des mathématiques contemporaines. Lean est né de l'imagination de Leonardo de Moura, informaticien chez Microsoft Research au début des années 2000. Son objectif initial était modeste : créer un programme capable de repérer les bogues cachés dans les produits Microsoft. Son programme Z3 s'avéra très efficace à cette tâche pour Windows 7, avant sa sortie en 2009, et Lean devait aller plus loin : là où Z3 ne pouvait vérifier que des exécutions particulières d'un programme avec des valeurs particulières, Lean fut conçu pour traquer les bogues dans les programmes pris dans leur ensemble.

De Moura comptait sans doute mettre Lean au service de la rentabilité de Microsoft ; il découvrit pourtant rapidement que les personnes les plus intéressées par le programme étaient les mathématiciens. Chercher les bogues d'un programme informatique, il se trouve, se distingue à peine de la vérification d'une démonstration mathématique formelle — précisément le travail des ITP. M. de Moura se mit donc à travailler de près avec un petit cercle de mathématiciens résolus à faire de l'ordinateur un outil standard de leur discipline.

[L'auteur du livre] Hartnett brille surtout lorsqu'il peint les personnalités et les dynamiques de ce petit cercle. M. de Moura, brillant mais effacé, maintient le projet sur les rails à force d'acharnement. Son plus proche collaborateur, Jeremy Avigad, est un mentor universitaire dans la plus pure tradition, qui rallie ses étudiants à la cause. Mario Carneiro, plus jeune, se heurte parfois à M. de Moura ; il possède une passion inextinguible pour la formalisation des démonstrations. Kevin Buzzard, théoricien des nombres britannique haut en couleur, est convaincu que Lean va débarrasser les mathématiques de leur laisser-aller excessif.

Pour conjurer la besogne de Sisyphe qu'aurait représentée la formalisation, à partir de zéro et à chaque fois, de toutes les mathématiques pertinentes, les enthousiastes de Lean décidèrent de créer Mathlib [une bibliothèque où sont rassemblés des milliers de résultats mathématiques déjà formalisés, les lemmes, afin que les nouvelles démonstrations puissent s'appuyer sur ce socle commun] — une bibliothèque de mathématiques formalisées. Ce fut une entreprise de longue haleine et sans terme défini, qui provoqua des frictions au sein de l'équipe. En particulier, M. de Moura, absorbé par l'amélioration des capacités fondamentales de Lean, passait de longues heures chaque jour à corriger les entrées de Mathlib soumises par d'autres contributeurs, qui lui paraissaient exigeants et peu respectueux. Mais à mesure que la bibliothèque grossissait et que sa réputation se répandait, toujours plus de mathématiciens furent attirés par la contribution, et rejoignirent le cercle Lean.

Une percée survint fin 2020. Peter Scholze, lauréat de la médaille Fields (surnommée « le Nobel des mathématiques »), demanda de l'aide à M. Buzzard : Lean pourrait-il vérifier sa démonstration la plus récente et la plus ardue, dans un domaine appelé « tenseurs liquides » [un domaine sans rapport avec les liquides ordinaires — le nom désigne certains espaces de fonctions particuliers] ? Comme cette démonstration reposait sur une montagne de résultats antérieurs, la faire passer par Lean exigeait de formaliser tout ce savoir mathématique et de l'inscrire dans Mathlib. Le projet mobilisa 28 mathématiciens et 18 mois de travail ; mais en juillet 2022, M. Scholze annonçait que Lean avait vérifié sa démonstration. Un an plus tard, Terence Tao, de l'Université de Californie à Los Angeles — autre médaillé Fields, et peut-être le mathématicien le plus influent du monde — réunit un groupe encore plus vaste pour utiliser Lean à vérifier sa démonstration de la conjecture polynomiale de Freiman-Ruzsa [une conjecture de combinatoire additive, domaine qui étudie notamment les propriétés des ensembles de nombres sous l'addition]. Il n'était plus possible d'en douter : Lean était devenu un pilier des mathématiques de pointe.

Mais alors même que Lean faisait ses preuves, une autre révolution se jouait hors des amphithéâtres. D'abord OpenAI, puis de nombreuses autres sociétés, se mirent à offrir de grands modèles de langage (LLM) capables d'écrire de la prose, de traduire la parole, de produire des vidéos à la demande, et bien davantage. Entraînés sur des masses sidérantes de sources produites par des humains, ces LLM recourent à des algorithmes statistiques pour produire des résultats quasi impossibles à distinguer de créations humaines.

Les LLM fournissaient des résultats déplorables en mathématiques — jusqu'à ce que des humains les branchent sur un programme nommé Lean. Une boucle de rétroaction a permis d'aboutir à des démonstrations correctes.

Au départ, les LLM étaient en effet pitoyables en mathématiques. Quand on leur demandait de générer une démonstration, ils produisaient un texte [de manière probabiliste en devinant le mot suivant le plus probable] qui en avait l'apparence, mais logiquement incohérent. Puis Thomas Hubert, chez DeepMind (Google), trouva le moyen d'améliorer leurs performances : au lieu de s'en tenir à une mauvaise « preuve », les LLM soumettraient leur premier jet à Lean, qui leur renverrait son opinion. Le LLM s'appuierait sur ce retour pour produire une version meilleure, qu'il soumettrait de nouveau à Lean. Après de nombreuses itérations, le système d'IA pouvait produire une démonstration correcte. Ce cycle, démultiplié par l'usage d'agents d'IA autonomes, s'est révélé déterminant dans le résultat d'OpenAI sur Navier-Stokes.

Sommes-nous enfin en présence d'une véritable machine de Turing, capable de produire des mathématiques avancées sans intervention humaine ? On peut sérieusement le soutenir. Et pourtant, à la lecture de The Proof in the Code, qui conduit le lecteur jusqu'au seuil des percées actuelles, l'auteur de l'article a été frappé autant par les limites des mathématiques produites par les machines que par leur puissance. Lean peut vérifier n'importe quel enchaînement de déductions, mais il repose toujours sur Mathlib — un corpus mathématique créé par des humains, jugé important et porteur de sens par des humains.

De même, la démonstration de Navier-Stokes par OpenAI fut, sans l'ombre d'un doute, un exercice fantastiquement complexe de manipulation de signes. Mais ce sont des humains qui ont jugé important de dépenser des millions de dollars en agents d'IA pour se livrer à cet exercice particulier de manipulation de signes. Il faut donc se demander : une méthode de démonstration qui se passe de l'intuition humaine et doit être admise sur parole peut-elle être tenue pour des mathématiques ? Dans une lettre récente, plus de 25 médaillés Fields (dont MM. Scholze et Tao) ont répondu : « non ». La démonstration d'OpenAI est presque certainement correcte. Mais un résultat qui ne fait rien pour faire progresser la compréhension humaine, soutiennent-ils, peut difficilement être appelé mathématiques.

La discipline est à un tournant. L'adoption généralisée de Lean et les percées des LLM obligent les mathématiciens, pour la première fois depuis plus d'un siècle, à revisiter les fondements de leur domaine. Qu'est-ce qui mérite d'être appelé mathématiques ? Qu'est-ce qu'une démonstration ? Et à qui, de l'humain ou de la machine, revient le mérite ? The Proof in the Code, de Kevin Hartnett, est un récit vivant et profondément humain du chemin qui nous a menés jusqu'ici.

Voir aussi 

IA — L'apocalypse de l'emploi est reportée

Quand les livres deviennent innombrables, à quoi servent encore les éditeurs ?

La transcendance artificielle

La méthode d’Anthropic pour répérer les textes produits par l’intelligence artificielle : un processus fragile ?

Le parti pris de 25 modèles d'IA, leurs valeurs sont très différentes de celles de la plupart des gens

Les IA corrompent insidieusement les documents qu’on leur soumet

L’IA fragilise les indices superficiels de sérieux scientifique

Pourquoi, malgré les prédictions, l'IA n'a pas remplacé les radiologues (pour l'instant ?)

L'IA est-elle déjà en train de priver les diplômés d'emploi ?

Apocalypse professionnelle ? Pas pour l'instant : l'IA crée de tout nouveaux métiers

Zemmour — L'école face aux défis de l'IA

lundi 5 octobre 2026

« Si on filmait les classes, personne ne nous croirait » : un prof raconte 20 ans de banlieue

 
 
Pendant plus de 20 ans, Bruno Gaia a enseigné dans des collèges de banlieue. Dans Blanc cassé, il raconte l’histoire de Nico, 12 ans, et celle de Benoît, professeur dans le même établissement.

Un roman né d’une « décennie de la chute » : niveau qui s’effondre, communautarisme, omerta du « pas de vague », management par la terreur.

Dans cet entretien, il explique pourquoi il a fini par témoigner, comment l’institution communique sans vraiment agir et pourquoi, selon lui, beaucoup de parents n’imaginent pas ce que vivent certains élèves — notamment ceux qui se retrouvent minoritaires dans leur propre collège.

Il parle aussi d’« assimilation à l’envers », de la scène finale avec la mère de Nico et de sa volonté de rester romancier plutôt que militant.

📕 Blanc cassé — par Bruno Gaia
Éditions de La Nouvelle Librairie

Pour le commander chez l'éditeur: https://nouvelle-librairie.com/boutique/editions-la-nouvelle-librairie/blanc-casse/
(Disponible aussi sur Amazon)
  • Présentation du livre et du titre
  • Pourquoi écrire après 20 ans d’enseignement
  • Le « pas de vague » et l’omerta
  • Ce que fait vraiment l’Éducation nationale
  • Pourquoi raconter ça à travers un enfant de 12 ans
  • Communautarisme et normalisation
  • L’assimilation à l’envers
  • La mère de Nico : la scène qui justifie tout